Seul, sur une île, séparé à tout jamais du genre humain, je vis dans le souvenir d’une infamie. Chaque figure dans le rocher, le moindre jeu de la lumière sur l’herbe, le moindre nuage dessine le visage de l’homme qui m’a trahi, Ulysse. Ulysse aux paroles flatteuses, Ulysse aux paroles menteuses, de la part de qui viens-tu encore me tourmenter ? Chaque son, chaque souffle est un rire de mes ennemis. Et la mer qui enclot ma solitude, cette onde mouvante qui fait naitre et mourir des formes ne fait renaitre devant moi que les fantômes de mes bourreaux. Vous pensiez m’avoir trompé, vous pensiez m’avoir joué…Qui, vous ? Ulysse, de qui es-tu le nom ? De tous ? De personne ?
Emmuré vivant, épiant mon pouls et mes signes vitaux, enfermé dans ce cadavre voué à la pourriture, ma vie est douleur et mort, observation lente et méticuleuse de la mort. Cadavre, errant parmi des cadavres d’idées, la dépouille de quelques souvenirs ; rampant, ânonnant, tâtonnant, stupide. Une odeur pestilentielle émane de moi : où fuir ? Où me fuir ? Je fais le tour de mon domaine : visions floues, plumeuses, pluvieuses ; bruits sourds, entêtants, masse sonore indistincte ; bouche amère, langue pâteuse ; peau squameuse, grattée, griffée ; puanteurs, purulences, venin pénétrant tout, corrompant tout.
Parfois, des marins débarquent : je les suppliais, jadis, de m’emmener avec eux. Effrayés, ils refusaient. A présent, je leur confie un message pour mon père, dans son royaume au-delà des mers. Sait-il seulement que je suis en vie ? Les marins promettent de lui porter mes paroles, mais jamais ils ne reviennent, et rien ne vient de lui. Croit-il que je sois mort ? Est-il mort à présent lui aussi ?
Je crie vers le ciel : Seigneur Zeus, où es-tu ? Pourquoi me mettre ainsi à l’épreuve ? De quel hasard malheureux, de quel jeu pervers suis-je donc la victime ? Toi qui as créé le monde, pourquoi l’as-tu créé ainsi, comme un labyrinthe, un piège, une fumée ? Si je lève la tête, le vide me répond, la nuit m’environne, les étoiles semblent les yeux d’une bête. La nature toute entière forme les apprêts d’un sacrifice. Est-ce bien la vipère qui m’a blessé ? Ou bien c’est moi, enfant dont la conception fut maudite, qui porte en moi un sang corrompu ? Il me semble que je suis né portant la tunique de Déjanire, et que le monde est un bûcher.
