(poèmes en marge de Julien l’Apostat)
I Phalaris
Tu prétends haïr les ténèbres, mais tu ne supportes pas la vérité. L’obscurité te dissimule aux autres et à toi-même. Tu t’y réfugies, tu n’aimes rien tant que la caverne, loin du soleil.
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Les ténèbres sont bonnes pour toi. Elles sont si froides que leur engourdissement est agréable, agréable l’enfouissement, l’enfermement. Dans les ténèbres, les dieux t’épargnent la contemplation de toi-même.
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Quand tu fais la lumière sur toi-même, l’éclat de la vérité, c’est le feu de ton propre bûcher.
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Tu brûles, enfermé en toi-même comme dans les flancs d’un taureau d’airain.
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Si seulement on pouvait se méprendre sur ton compte.
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II Entre les Muses et les atomes de Démocrite
Les Maîtres contemplèrent la ville, un instant, il y a des siècles.
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Un enfant joue, assis par terre, seul, parmi les mânes.
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L’esprit familier s’est réveillé ; il émerge de limbes féroces, peuplées de combien de cruautés. Il s’en vient par des chemins de lui seul connus ; il est là. Mes courages sont usés. Rien ne le repousse.
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Venez en procession, accourez pour mon tourment, visages abhorrés ; la meute me poursuit de sa joie mauvaise. Les dieux me sont contraires. Des yeux jaunes et cruels peuplent la nuit en myriades.
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Soleil du Déclin, le spectre infini de tes rayons m’effraie ! Je suis la statue de Memnon à ton contact, je me perds en nuance et m’épuise en spéculations. Voici ce qu’ils me dirent, les fils amoindris de ce temps : le monde, un spectacle délicat ! Le monde, le chaud et le froid pour les nerfs. Le froid surtout, pour ce vieux sperme. Quant aux autres, qui peuvent au moins tendre les mains : le monde, une réserve de désirs ! »
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Le monde est nu comme un cadavre. Un suaire un temps l’a recouvert, de croyances, les unes dans les autres filées, mais en vain.
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Né dans ce jour blafard, errant à ta recherche entre les Muses et les atomes de Démocrite, j’ai rampé parmi les hérésies, croissant et se multipliant comme des vers sur le cadavre de Dieu. On m’accuse de mensonge, de chimère. Je vous le demande : quelle face auriez-vous mise sur l’Indicible ?
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Le péché originel, n’est-il pas de naître trop tard ou trop tôt ?
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III Ils ont trahi les dieux
Leurs théâtres me dégoûtent ; ils aiment les danseurs, les mimes et les courses de chars, et tous les spectacles qui réjouissent le coeur de la populace. Voici que les curiales s’allongent et s’apprêtent pour le festin, quand le maître du monde couche à même le sol et ne mange rien qu’un peu de pain.
Ils ont déserté les sanctuaires : le matin est voué au sommeil de l’orgie ; nobles et saltimbanques dorment pêle-mêle, vautrés parmi les débris du repas et les coupes brisées dans l’ivresse de la nuit. Le jongleur essuie le fard de ses joues sur la toge du philosophe effondré.
–Tu ronfles sénateur !
La joueuse de flûte se dégage des bras de ses amants. Le procurateur la laisse partir et ne retient que le coiffeur, qui se recouche.
–Mes bras sont-ils bien épilés ? Et mon torse ? N’est-ce pas l’ivoire délicat d’une poitrine adolescente ?
–Ton gros ventre, questeur, ferait honte à un boucher de Suburre !
–Eh, philosophe, la barbe dégoûte l’éphèbe !
–Oui, mais j’ai une bague à chaque doigt.
Ils ont trahi les dieux, ces vieillards parfumés dont le regard s’allume devant le citharède. L’Incontinence marche au bras de Jésus le Nazaréen, et la Luxure se pend à son cou.
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IV STHENELOS
L’île qui m’enferme gémit sous le fouet d’un perpétuel orage. Deux mâchoires semblent se refermer incessamment sur elle : les nuages bas qui ferment l’horizon, et les flots noirs qui hurlent sur la côte. Nature monstrueuse, elle est ta proie !
Rien ou presque n’y pousse : l’herbe est rare, et le jour ne se lève jamais sur quelques arbres gris. Errant comme une forme vide, je contemple à jamais des buées, sans rien saisir, et les rochers que l’écume pulvérise meurent aussi sûrement que le long souvenir qui me tient. Où es-tu, radieuse cité que j’ai quittée ? Où êtes-vous, frères disparus ? Longtemps, Hellas a survécu en moi, dans ce coeur que les dieux faisaient battre. Passant maudit, que le flot a jeté à ma suite, regarde : cette île est mon tombeau.
Je t’en conjure, bâtis un humble autel ; portes-y quelques branchages et sacrifie un mouton noir au très puissant Hadès, car ma patrie est aux Enfers : non parce que je suis mort, mais parce qu’elle est morte.
Si je pouvais revivre, un jour, un seul, je jetterais loin de moi la lance, le glaive et le bouclier. Non, si je pouvais revivre une dernière heure, je dompterais les chevaux du Soleil, et, Phaéton maître de mon destin, j’inclinerais le mors vers la Terre, pour voir brûler les royaumes populeux des Barbares.
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V MINOTAURE
Contemple, humanité fascinée, le Soleil de la souffrance.
Soleil grec, soleil de fer, irradiant le labyrinthe.
Sur le sol mou de la lune, dansent des monstres de métal,
Peuplant de combats et de rêves
Les océans de l’astre mort.
Dans la clarté sidérale, l’homme à tête de taureau
S’élève, chevauchant la machine, chemise brune serrée
Contre sa musculeuse poitrine.
Au-dessus de ses naseaux écumeux, deux yeux noirs,
Et les étoiles de l’Apostat.
Minotaure invincible, détruis, car tel est ton désir.
Deux soldats infernaux te précèdent, jetant des rayons fulgurants
Sur la Terre calcinée.
Minotaure ! Une foule innombrable sous ton regard atteint l’incandescence.
Nous appelons sur nous le désastre.
En toi nous acclamons la fin de toute chose,
La Réconciliation et la Joie du Néant.
Tremblement de la mort dans l’air saturé d’acier.
La Grande Année s’achève.
Divinité-taureau,
Musculeux anthropophage,
Thésée a disparu, Icare est surpassé !
Rejoins le Ciel Supra-céleste
Et le Soleil du premier monde.
À l’abri du devenir et de l’accident,
Le dieu est intelligible.
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