(Labyrinthe)
Le vieillard à la bouche tordue
Etendu sur le bas-côté
Une épaule sur l’asphalte, un pied dans le ruisseau
C’est l’ivrogne que les Moires ont choisi.
« Ne t’approche donc pas si près » murmure la voix du sage,
La main paternelle serrée dans la mienne.
« Reste au loin et contemple » :
Son pantalon taché
Baigne deux fois dans le même fleuve, Héraclite !
Autour, c’est la lointaine Suburre
Qui tend vers nous ses bras !
Elle vient, lascive, s’agenouiller devant les pieds crasseux
Dont le verre épars a strié la corne,
Ma main tremblante dans ses cheveux.
Sourire d’une tête perdue
Dans l’ombre du porche.
Etrange saint de passage
Aux intestins grouillants,
Résiste à l’invite captive
Et solennelle de la Nuit !
Le peux-tu seulement ?
Crime et nausées,
La Misère partage tout.
Sur le filet d’argent qui serpente
Flottent les débris épars qui s’en vont.
Adieu, lointaines édifications ;
Du plus profond de mon cœur, adieu !
Passées, perdues, hors de ma nuit.
Musicien, ta chanson est un jappement absurde,
Celui d’un chien ou d’un Thersite.
Bouffon, que les rires fusent
Pour cette parodie de Requiem.
Tu souris, tu salues, tu t’en vas
Parmi les crachats.
C’est brisé que ta lyre et l’accord
Sonnent encore le mieux.
Zeus est dans la boue.
L’ami à l’haleine corrompue
Dépose sur ma bouche un baiser.
C’est le monstre ailé qui m’étreint
Parmi les vapeurs fétides et les suintements
Du cloaque nuptial.
Le crime du Père est celui du Fils,
Les amours du Fils sont celles du Père,
Ils dansent jusque dans l’Abîme
Et roulent dans le Styx.
Zeus est dans la boue.
La veine bleue gonfle le front rougi,
Le nez bourgeonne et tombe sur la bouche Jaunie.
« Père, est-ce bien ainsi…
Silence…
Contentement béat de vésicules vidées.
Le Crime du Père est celui du Fils,
Le Silence réclame l’aveu
Ou le mépris du sage
Dans un hoquet.
Le sage est le Fils
Le Fils est le Père,
Mais le Père, hélas, c’est l’autre,
Et le Père est autre.
Derrière le mur
Voici venue la paix de l’Arrière-cour,
L’heure du couronnement
Après la traque.
Désir. C’est l’élu de Lachésis
Qui mêla Père et Fils
Même sang même semence
Recouvrant la Terre.
« La volupté je ne m’en mêle pas. »
C’est le râle éteint, le tard venu,
Qui fait la moue.
« Volupté : Palais enchanté qui se dérobe à qui le contemple ! »
Parle, enfant aux yeux fous,
Et divague,
Tête immense écrasant un corps atrophié
Qui s’étiole.
« J’ai vu la plaine, dit l’enfant
J’étais les couleurs de la plaine
Loin au-dessus du Monde.
Les dessins du Labyrinthe avaient soudain disparu.
J’ai nagé parmi les ondes,
J’étais l’Eau et j’étais l’air, le nuage menaçant
Et le faible navire aux voiles candides
Appareillant pour Cythère ou l’exil.
La Volupté : Jamais !
Je suis né les tempes grises
Au fond de l’âge de fer. »
Le sage est l’enfant
Et la sagesse irréelle
Enfante un monstre encore.
Le monstre est l’idole aux yeux morts.
Idole aux mille visages.
Veau d’or ! Veau d’or !
« Chrysostome, c’est bien toi ?
–Oui, répond la Bête.
Je suis la vie fatale à l’enfant.
Malheur à qui m’a reniée !
Malheur à toi, enfant craintif de Minuit !
–Grâce ! Je vais voir le Juif et son fils
Et la Bête constellation d’ulcères
Qui partagera mes faveurs et celles de l’Autre
Au matin blanc de lassitude. »
Le Crime est le Fils du Père.
Hideux ivrogne,
Visage grêlé dans la torpeur de l’aube
J’ai touché ta blessure.
Ton sang est le mien,
Et j’épouse ta souffrance,
Et je fais mien ton secret
Jetant, comme un doge ordurier
Notre anneau
Dans le ruisseau.
