Sthénélos

L’île qui m’enferme gémit sous le fouet d’un perpétuel orage. Deux mâchoires semblent se refermer incessamment sur elle : les nuages bas qui ferment l’horizon, et les flots noirs qui hurlent sur la côte. Nature monstrueuse, elle est ta proie !

            Rien ou presque n’y pousse : l’herbe est rare, et le jour ne se lève jamais sur quelques arbres gris. Errant comme une forme vide, je contemple à jamais des buées, sans rien saisir, et les rochers que l’écume pulvérise meurent aussi sûrement que le long souvenir qui me tient. Où es-tu, radieuse cité que j’ai quittée ? Où êtes-vous, frères disparus ? Longtemps, Hellas a survécu en moi, dans ce cœur que les dieux faisaient battre. Passant maudit, que le flot a jeté à ma suite, regarde : cette île est mon tombeau.

Je t’en conjure, bâtis un humble autel ; portes-y quelques branchages et sacrifie un mouton noir au très puissant Hadès, car ma patrie est aux Enfers : non parce que je suis mort, mais parce qu’elle est morte.

Si je pouvais revivre, un jour, un seul, je jetterais loin de moi la lance, le glaive et le bouclier. Non, si je pouvais revivre une dernière heure, je dompterais les chevaux du Soleil, et, Phaéton maître de mon destin, j’inclinerais le mors vers la Terre, pour voir brûler le royaume insensé des Amazones.

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