Sa mère sonna à la porte

Sa mère sonna à la porte. Elle le tenait par la main. Le soleil éclairait l’allée de gravier, la pelouse qui séparait la rue de la maison. La porte était dans l’ombre. L’homme leur ouvrit. « Vous voilà ! Entrez. » Il pouvait avoir la soixantaine. Il était chauve, les tempes grises. Des tavelures sur le crâne. Les mains ridées, collantes. Il sourit à l’enfant. Sa femme était assise dans le salon. Elle se leva, tendit ses deux mains à la mère, qui s’excusait.

–Désolée, je vous préviens au dernier moment…C’est gentil à vous…

–Mais ce n’est rien, c’est la moindre des choses, vraiment ». La femme, aussi âgée que son mari, portait des lunettes larges, qui lui mangeaient le visage. Elle devait porter un dentier, son sourire avait quelque chose de faux, une blancheur anormale. « Et puis, ça nous fait plaisir de nous occuper du petit. Il est si sage… 

–Merci, merci encore… A tout à l’heure, crapaud ? Oui, c’est son petit surnom. Tu dis au revoir à Maman ?

–Au revoir Maman.

La porte se referme. La vieille se rend dans la cuisine, s’agite, ouvre des placards. Un bruit de vaisselle vient se mêler au fond sonore de la télévision. Le vieux somnole sur le canapé. L’enfant regarde l’écran, des images de tempêtes, de tornades. Un glissement de terrain.   Une voiture sur le dos. Une maison éventrée. Des débris. Le vieux se réveille. « Eh, tu ne vas pas rester là à rien faire ? Hein ? Va porter ça à la cuisine ». L’enfant se lève, prend la bouteille vide, la pose sur la table de la salle à manger. « Et rapportes-en une autre ! 

–Il m’a dit d’en rapporter une autre.

–Oui oui, j’ai compris, je ne suis pas sourde. Tiens. Le vieux se ressert une bière.

–Si ce n’est pas une pitié pour un enfant, de rester à ne rien faire toute la journée… La femme revient dans le salon. Hein ? Si ce n’est pas dommage de rester comme ça toute la journée… Il faut s’activer, aller dehors. Hein ? Tu fais du sport ?

–Oui, parfois.

–Parfois ? Pas souvent, hein ? Il se tourne vers sa femme. Ils rient. Regarde ses petits bras et ses petites canes. Faut faire du sport pour être un homme, sinon tu vas finir, hein, il va finir…Il chuchote quelque chose.

–Jean !

–Hé hé. Oh ça va, on rigole. C’est pas méchant ».

L’enfant remarque que le vieux porte un short kaki. Ses jambes sont rouges, traversées de longues rides et de poils blancs. « Faudrait manger de la soupe aussi, hein, pour grandir. De la viande ». La vieille s’approche de lui. « Regarde, il est tout pâle… » Elle lui pince la joue. Le vieux lance : « Un petit raclos, on appelle ça… ». Les vieux rient. Derrière ses lunettes, les yeux de la vieille sont froids. « Ouais. C’est pitié. Mais voilà, la mère a pas le temps !

–Elle a mieux à faire, j’imagine !

–Oh, ça… Ils rient encore. Ils boivent tous les deux. Le son du téléviseur emplit la pièce.

–Bon, j’en ai marre de te voir trainer comme ça ». La vieille apporte des feutres, un bloc de papier à lettres. « Tu vas dessiner, ça t’occupera.

–Fais attention», ajoute le vieux. L’enfant accepte, dessine un paysage, une maison carrée entourée de triangles verts qui sont des arbres. Le temps passe lentement. Soudain le vieux se met à hurler : « Non mais ! Qu’est-ce que je t’avais dit ? » L’enfant a fait une tache sur le tapis. « Mais il est con en plus ! » Le vieux le saisit par le col, le soulève au-dessus du sol. Le tissu rentre dans le cou de l’enfant, lui fait mal. Le vieux le regarde méchamment, le gifle deux fois. La tête de l’enfant se déporte sur le côté. Ses oreilles sifflent. Le vieux relâche l’enfant qui tombe par terre. Il regagne le fauteuil. « Ah mais ! Et tais-toi. Une vraie petite gonzesse ! Tu veux pleurer chez ta mère ? Elle est où ta mère ? En train de… Boucle-la, on s’entend plus ici. » L’enfant réprime ses sanglots. Sa lèvre est douloureuse, humide. Il saigne. La vieille s’en rend compte.

« Arrête, Jean. Je…Je vais m’en occuper. Hmpf ! » Elle se lève brusquement, vacille, écarte les bras pour rester en équilibre. Elle emmène l’enfant par la main, monte à l’étage.

            Dans la salle de bain, elle lui fourre d’abord un mouchoir en papier contre la bouche. « Tiens. Appuie ». La vieille reste immobile, contemple la cuvette des WC, soupire, lève les yeux au plafond, avale sa salive. « Oh… » Elle a un renvoi. « Merde…Ça va pas recommencer… ». Elle oscille d’avant en arrière, les yeux clos. Elle finit par s’asseoir, les mains crispées sur les genoux. « Il va falloir te laver, hein. T’en as partout. ». L’enfant essaie de se déshabiller tout en maintenant le mouchoir ensanglanté contre sa lèvre. Il s’appuie contre le lavabo, manque perdre l’équilibre. La vieille se lève. Elle lui enlève son T-shirt, son pantalon, ses chaussettes, tout. « A la douche… »

            L’eau tombe sur ses épaules, froide, puis brûlante. Un cri lui échappe, il s’éloigne vers le fond de la baignoire. La vieille tend la main sous le jet. « C’est bon. Reviens ». L’eau mouille les cheveux de l’enfant, imbibe le mouchoir qui devient inutilisable, dont il ne sait pas quoi faire. La vieille ricane. « Eh bien, on va savonner tout ça », elle frotte ses épaules, ses bras, sans ménagement. Elle s’attarde sur son sexe, avec un sourire hideux.

***

K-G Muller

Laisser un commentaire