Wenceslas m’appelle. Donne quelques nouvelles, puis me demande ce que je fais.
« Pas grand-chose, la routine, ha ha. J’écris un peu, je multiplie les pseudonymes.
–Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Tu cherches à être publié ? Non ? Alors ça ne sert à rien ! Je ne te comprends pas. On n’écrit pas, si on n’a pas envie d’être lu ! Pourquoi tu ne montres rien à personne ? (Silence) Et voilà, toujours ces silences gênés ! Tu es en train de passer à côté de la vie !
Il raccroche.
À côté de la vie.
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Il me revient en mémoire cette nouvelle de Dino Buzzati (Le K) où un monstre marin poursuit un capitaine sur tous les océans du monde. Le capitaine passe sa vie à le fuir. A la fin, il se rend compte que le monstre ne cherchait pas à le dévorer mais à lui offrir une perle, mais que maintenant il est trop tard. Ou alors cette parabole mythique du Procès de Kafka, où le jeune homme n’ose franchir la porte de la Loi, défier le garde posté en sentinelle. Sa vie passe dans cette attente. Le garde finit par refermer la porte (« Personne que toi n’avait le droit d’entrer ici, car cette entrée n’était faite que pour toi, et maintenant je pars, et je ferme. »).
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Ecrire pour le public ? Prostitution. La postérité ? Superstition. Pour soi, alors ? Mais l’art pour l’art, la tour d’ivoire, c’est sans doute l’illusion la plus imbécile qui soit sortie du XIXe siècle…
J’ai l’impression de me payer de mots. De me satisfaire d’une cellule de prison.
Ecrire, ne pas écrire. Je n’en sors pas.
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Coralie m’accompagne au musée Cernuschi. Elle a les cheveux châtains, un joli visage, des yeux bleus tirant sur le vert. Je remarque sa démarche un peu lourde. Quand même, elle a pris la peine de se maquiller, s’est habillée avec une certaine recherche. Nous admirons les vases, les bronzes, je lui désigne notamment ce vase dit de la tigresse, qui montre un fauve avalant une tête d’homme. Au cœur du musée, derrière le Bouddha gigantesque, une frise de bois sculpté représente trois dragons, enroulant et déroulant leurs anneaux, lancés à la poursuite de la Perle de sagesse. Des éclairs strient un décor haché de pluie, brouillé de nuages, indiquant la violence des éléments. Le dragon, symbole de la mousson, d’une nature destructrice et régénératrice à la fois. Mais en quoi consiste cette sagesse ? Pourquoi les dragons la cherchent-ils à l’extérieur d’eux-mêmes ? N’est-elle pas déjà contenue dans les forces de la nature dont il est question ici ? On pourrait leur opposer le Bouddha. L’éveillé trouve la sagesse en lui-même ou à travers lui-même.
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Et comme à chaque fois, dans les musées, je me désespère, en voyant à quel point les œuvres les plus grandioses pâlissent et perdent tout intérêt devant la moindre étudiante qui s’arrête un instant pour les contempler. Le cul de la moindre étudiante. Le léger relief de la poitrine de Coralie sous son pull ; le mouvement de ses cheveux sur ses épaules.
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Quelle valeur mes idées, personnelles, peuvent-elles bien avoir ? Je ne suis jamais que le produit de mon milieu (la classe moyenne, les petits employés, les profs). Ou, pire encore, de mon expérience. Or, il ne m’arrive rien !
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Au café avec Coralie, je lui parle de ce que j’écris, je surjoue l’enthousiasme en essayant d’incarner le Poète en face de sa Muse, ou l’Artiste face à la Beauté (ni l’un ni l’autre ne sommes tout à fait à la hauteur). « Oui, j’ai un projet. Une adaptation du mythe de Prométhée. Je pars de la tragédie d’Eschyle : le Titan est enchaîné, condamné par Zeus à avoir le foie dévoré par un vautour. Son supplice est éternel, parce que son foie repousse (comme des cheveux). Sauf que dans ma version, son vautour est apprivoisé, et c’est lui qui l’appelle pour se punir lui-même ; en fait on se rend compte à la fin que le vautour et Prométhée sont la même personne». Coralie a l’air un peu gênée : je crois comprendre que c’est parce que je parle fort.
J’ajoute, avec un sourire subtil : « Evidemment, tu l’auras compris, Prométhée, c’est moi ! »
Je regrette immédiatement ces paroles qui avaient l’air plus intelligentes dans ma tête.
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Coralie observe : « Prométhée est puni pour avoir dérobé le feu du ciel et l’avoir donné aux hommes. Mais toi, qu’est-ce que tu as fait ? pourquoi est-ce qu’on te punirait ? »
Je remarque à ce moment-là un grand type blond qui rigole, qui a l’air de ne pas perdre une miette de notre conversation. Je le fixe pour l’inciter à la discrétion, mais il persévère, il éclate de rire franchement en me regardant. Il est entouré de deux filles assez jolies, qui se marrent aussi.
Je baisse les yeux.
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J’ai trainé Coralie au musée Guimet, voir les estampes Japonaises. Je reparle de mon projet. « J’ai ajouté une scène sur le vieux Chronos, qui dévore ses enfants. C’est une bonne allégorie de l’artiste épris de perfection, anéantissant ses œuvres avant leur maturité. Bien sûr, ce désir de perfection pourrait fort bien être le masque de l’impuissance ». Là, Coralie me dévisage, hilare : « Ah, les hommes. La virilité ! On n’en sort pas. La puissance ! Le phallus créateur ! Les pauvres ».
Je me braque. Je ne suis pas « les hommes », « les autres ». Je suis moi ! On me réduit à un genre, masculin ; une posture, le virilisme ; un système politique, le patriarcat. Je suis énervé alors je lui dis, avec une voix qui part un peu dans les aigus : « Tu me réduis à un genre, masculin ; une posture, le virilisme ; un système politique, le patriarcat…
— Mais non, mais non (un geste de la main). On en est tous là… À obéir plus qu’à choisir…À subir des injonctions, souvent contradictoires…
–C’est ça, on vit vraiment dans une société…
–Ça parait évident, il suffit de s’intéresser aux sciences sociales.
–Mais je sais bien ! Je sais tout ça ! Moi aussi je…
–Bon tu vois, alors on est d’accord, en fait. L’essentiel c’est que tu t’en rendes compte… que tu adhères à un système, inconsciemment, qui te fait souffrir…l’essentiel c’est de tous nous en libérer.
–Mais toi aussi tu adhères à une idéologie ! (je détache les syllabes : i-dé-o-lo-gie !) Tout ce discours, je l’ai déjà entendu ! Vous êtes toutes les mêmes ! ».
Etc…
On se quitte un peu en froid. Je ne la reverrai pas. Sauf, évidemment, si elle insiste.
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En sortant du musée, je me retourne, et il me semble apercevoir le type du café. Il recule précipitamment hors de l’encadrure de la porte, si bien que je ne le vois plus. J’ai beau ne pas l’avoir remarqué dans le musée, c’est une coïncidence fâcheuse qui gâche mon après-midi. Coïncidence…à moins qu’il ne m’ait suivi ? Un instant j’ai l’idée de rester à l’attendre dehors mais il commence à faire froid et je me lasse. Un minable. Le genre de petit-bourgeois prétentieux qui va au musée, prend un audioguide, achète le catalogue de l’exposition. Et qui appelle ça vivre. En tous cas il semblait bien plus âgé que dans mon souvenir (le visage marqué, un début de calvitie).
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Moi-même je n’en mène pas large. Devant ma glace, je réponds à des interviews, donne des conférences de presse. « Oui, c’est exact, vous avez tout à fait raison…Bien sûr…Evidemment, Prométhée…On a dit à tort que c’était moi…Les critiques n’ont rien compris… »
Mais la lumière de la salle de bain est impitoyable. J’ai l’air d’un zombie, des cernes violacés, les cheveux filasse ; mon nez s’allonge, semble tout droit sortir d’une caricature antisémite.
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Tirant mon cabas dans les rues sales de ma banlieue, j’ai mal aux reins. Le cabas est instable, manque se retourner tous les dix mètres et me cogne les chevilles. Les barres de béton, les petits immeubles de rapport en meulière, les enseignes, les affiches, les phares des voitures, les feux de signalisation, tout forme un brouillard coloré que mon regard ne peut percer. Je ne reconnaitrais pas quelqu’un à deux pas. Mes oreilles bourdonnent douloureusement et font de mon environnement immédiat une bouillie sonore déplaisante.
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Au Carrefour, j’achète des soupes chinoises, quatre yaourts marque repère, des tranches de jambon à l’étouffée. En croisant deux jeunes qui trimballent une bouteille d’Orangina, j’entends des rires. Je m’absorbe dans les rayonnages. Un instant, je pense acheter une bouteille de vin, mais je n’aime pas boire seul. Avec Coralie, peut-être ? Je finis par reposer la bouteille.
« Bonsoir ». La caissière, les yeux sur son écran, ne répond rien. Elle attrape d’un geste lent les produits que j’ai déposés fébrilement sur le tapis.
« Par carte, oui ».
Je ne comprends pas. Elle répète.
« Ah, pardon, oui. Le ticket, s’il vous plait ».
Elle me regarde comme un demeuré ? Une caissière, vraiment ? M’étonnerait qu’elle ait lu Prométhée enchaîné, cette pute !
Cette pensée ne m’honore pas. Ne me rassure pas non plus.
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Je note dans mon journal : « S’efforcer de trouver Coralie intéressante ».
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Le rêve sort de nous : c’est une sécrétion, rien de plus. Mais alors, mes idées… Elles ne sont, ne peuvent être que l’expression de ce corps souffreteux, vieillissant. La Nature, il n’y a rien en-dehors de cela. Et si je n’étais qu’un exemplaire de plus de l’homme de ressentiment que fustige Nietzsche à longueur de temps ?
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Une porte de sortie honorable, serait d’assumer la névrose, comme les décadents qui glorifiaient la maladie, le spleen et l’hyperesthésie ; les nerfs ; les nuances infinies de la pourriture et du vice. Peut-être avaient-ils tort, mais que de belles pages d’art tout cela a donné ! Cela suffirait peut-être à justifier une vie.
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Et peut-être y aurait-il bien du plaisir à se faire fustiger ; par Coralie, par exemple.
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En mangeant (en dînant ; manger, c’est paysan), je regarde une émission littéraire. Un jeune auteur, dans le genre actuel, le regard insolent, les cheveux mi-longs, ondulés, une barbe de trois jours poivre et sel (mais quel âge peuvent-ils bien avoir ?). Le journaliste le caresse verbalement : « Alors votre héros, ou devrais-je dire votre anti-héros, parcourt le Boulevard Saint-Germain à la recherche de son amour perdu, mais plus encore de son identité. Son nom, déjà, interpelle, car c’est Eugène Samsa, l’alliance improbable de Gregor Samsa et d’Eugène de Rastignac. Ou comment l’ambitieux héros du Père Goriot se retrouve à devoir gérer cette métamorphose qui le sépare des autres et avant tout de lui-même.
–Oui, c’est ça…Il est aliéné, il ne sait pas vraiment qui il est, il se trouve juste monstrueux. Si seulement il pouvait vraiment regarder la réalité en face… Mais il y a quelque chose qui le bloque.
–Alors, sans vouloir dévoiler toute l’intrigue, on peut dire qu’il est question ici de beaucoup de choses, de santé mentale, de sexe, de transidentité… »
Ben voyons ! Encore un. C’est tellement convenu. Ça s’écrit tout seul, ce genre de conneries, en ce moment.
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Et puis : marre de ces livres faits avec des livres ! Où est la vie, ici ?
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Coralie ne répond pas. Je passerai la nuit avec les quelques souvenirs que j’ai. Je me masturbe pour trouver plus vite le sommeil mais je ne m’endors pas et la sensation du sperme froid est très désagréable. Je me relève et je le note, pour l’intégrer à un projet de roman réaliste.
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Dans l’obscurité de ma chambre. Je comprends pourquoi je ne cherche pas à être édité : je ne lis que des auteurs morts. La seule relation à l’auteur, pour moi, est nécrophile.
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Le lendemain, je suis au Kyoto, attablé devant un plateau de sushis. Les frères Goncourt, fatigués de la campagne, trouvaient qu’un tableau de paysage dans son salon, c’est amplement suffisant pour s’oxygéner. Et moi, je trouve que le Japon c’est loin, et que ce « Kyoto » est accessible à pied. Malheureusement, une odeur fade, vague, de poussière mêlée à du détergent, flotte autour de moi. Le sushi un peu fort vient s’y mêler progressivement, puis dominer les débats ; s’incruster, semble-t-il, jusque dans ma barbe, mes vêtements. Encore un repas décevant au restaurant japonais. La soupe miso rigoureusement insipide et semblable à une eau de vaisselle ; des filaments de chou dur et noyé de sauce, à la limite d’un coleslaw américain ; un riz sans saveur, recouvert de grains de sésame ; le saumon gras, pâlot, qui se défait immédiatement ; le thon carrément âcre et poissonneux. Je pourrais être le Folantin de Huysmans, raconter mes errances à la recherche d’un repas convenable, ou simplement facile à digérer. Il n’y a même pas ici de prostituée pour me donner l’illusion d’une vie sociale.
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Faut-il rappeler Coralie ? Si je ne l’appelle pas, j’en suis quitte pour la frustration, mais l’avenir me reste, un peu d’espoir. Un « peut-être », qui surnagerait au-dessus de ces journées médiocres. Mais si je lui laisse encore un message et qu’elle ne répond pas…
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Une espèce de type moche est appuyé contre la vitrine du restaurant. Il regarde dans ma direction, les épaules secouées par un rire qui n’en finit pas. Je me retourne lentement pour voir ce qui, derrière-moi, provoque son hilarité. Mais il n’y a que le mur et la glacière. Il n’y a personne. Qu’est-ce que cela veut dire ? J’hésite un instant à me lever et à lui demander ce qu’il a, mais il finit par s’en aller.
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Je rentre chez moi l’estomac lourd, tendu ; je m’aperçois que je marche de plus en plus lentement. Le temps est morne, pluvieux, mais je suis incapable d’accélérer le pas. J’ai le sentiment lancinant que quelque chose de monstrueux m’attend chez moi, une présence incroyablement hostile.
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Je m’effondre tout habillé sur mon lit, écrasé de fatigue, les yeux humides, le visage plongé dans les plis de l’oreiller. Je ramène mes bras sous moi, je plie les jambes, et, recroquevillé, je m’endors.
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Je rêve qu’il y a une ombre chez moi, qui ne se révèle d’abord que sous l’aspect d’un noir mat, qui absorbe toute lumière. Cette chose apparait et disparait. J’éprouve un vertige en la regardant, une sorte de tremblement au plexus. Puis cette silhouette perd sa forme initiale et devient une sorte d’être maladif, au visage blanchâtre, aux cheveux jaune paille, entre l’enfant et le vieillard. J’entends sa respiration chuintante, comme celle d’un malade, et je m’aperçois que cette chose ignoble se dirige vers moi. Elle semble étouffer sous le mucus, et ouvre une bouche aux dents cariées. Elle finit par me dire : « Moi aussi, je suis un artiste… ».
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Je me réveille, le cœur battant, battant à exploser dans ma poitrine. Je me dis que je ne pourrai bientôt plus le supporter (Quoi ? Tout. La vie. La médiocrité. L’humiliation. La peur. Cette peur abjecte).
Je m’approche de la fenêtre qui donne sur la cour de mon immeuble. L’après-midi a filé. J’ouvre la fenêtre et l’air froid me saisit.
L’hiver est bientôt là.
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K-G Muller
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