Le Fils

1. Trauma

Je suis le prisonnier d’une étrange obsession. Et bien que je voie mes fers, leur nature m’échappe. Et bien qu’ils soient souvent près de céder, à force d’usure après toutes ces longues années, je ne peux m’en libérer. Car au milieu de mes efforts, au moment où la torsion de mes poignets fait enfin jouer le vieil écrou, voici que tout disparait autour de moi, par un enchantement inexplicable. Soudain plus rien n’a de réalité que cette vieille hallucination, visiteuse d’un autre âge. Les tourments me sont plus chers que la vie, semble-t-il. Sinon, je me serais empressé de lui tordre le cou. Hélas, volonté, tu n’es que le jouet du souvenir, et toi, ma pauvre raison, tu passes le temps à justifier tes caprices.

Qu’étais-je donc en ce temps-là ? L’enfant aux chimères, dont les larmes mouillaient un mouchoir dans le vacarme d’une église. C’était à Saint-Médard, dont je ne fus certes pas le premier convulsionnaire. L‘hiver hésitait encore à frapper, et l’on donnait un concert. Ma mère y assistait, bien droite sur sa chaise. Et ma mère semblait à tous une madone en ce temps-là, avec ses yeux tristes et sa voix mêlée de larmes. Moi seul, je savais la colère, les haines héréditaires qui la possédaient, la jalousie déformant son visage. Moi seul, à quatre pattes sur les pavés glacés de l’église, je voyais ses bas filés, les chairs blanches, et, derrière la lourde étoffe de son manteau raidi de givre, je sentais le sang affluer à son cœur. Silence ! Mais tais-toi donc ! Le rêve commande. Sitôt que je le touche il s’évapore. Me voilà donc muet. A quoi pensais-je ? Encore un effort…Je suis somnambule. Ma mère, donc…

Dans son regard je crus lire, et ce que je vis me pétrifia. L’amour et l’admiration emplissaient l’église. Il me semblait que le ciel s’était entr’ouvert mais que je ne pouvais le voir. Il me semblait que quelque chose avait bougé là-haut, sous la voûte, près du dôme baroque. Une voix solitaire tombait en cascades sur l’assemblée. Dieu s’adressait à son peuple. Murmure, souffle rauque, tonnerre et confusion des applaudissements : la voix caverneuse des enfers lui répondait après un temps. Qui donc jouait cette nuit-là ? Certainement pas moi.

La musique et le sentiment de la divinité ne faisaient qu’un. “Il n’y a rien de plus noble et de plus viril que Notre Seigneur”, pensais-je. Et comparé à lui, que suis-je ? Que puis-je espérer ? Il me semblait que la divinité s’adressait directement à moi : “Misérable enfant ! Avorton inutile arraché au cercueil, ne t’avise jamais de nous suivre. Nous sommes l’inaccessible. Ne t’avise pas de nous ressembler : nous sommes l’infini. Nous sommes les voix de la destinée, la gloire immortelle des symboles. Notre langage, tu ne peux le comprendre. Ces affaires dont nous parlons, abstiens-toi d’y prendre part.” C’est un visage en Israël qui me disait cela, avec le regard belliqueux des patriarches. “Abstiens-toi ! Recule ! Applaudis ! De grandes choses s’accomplissent ! Les nuées nous cacheront bientôt ! Tu ne peux nous rejoindre ! Tu ne peux nous toucher ! Tu ne peux nous contempler ! A terre ! A genoux !” Ma mère frémissait sur sa chaise. Je devais avoir perdu connaissance ! Elle ramassait ma cagoule en me grondant. Je m’étais sans doute pendant cette absence laissé aller à quelque incongruité. J’observai attentivement sa physionomie. Les yeux tournés vers le chœur, elle fixait intensément une scène qui m’échappait, et qui m’était dissimulée en partie par un pilier couvert de suie. Elle semblait tressaillir de peur et de fierté ; elle paraissait sur le point de se lever et de courir se jeter sur l’autel, comme une servante fidèle, rêvant le maître, rêvant de noces interdites.

Quant aux Enfers, ils applaudissaient, ils avaient leur content de bruit et de fureur, et l’encens opaque noircissait les travées comme un essaim de frelons gris.

2. Matière et Chaos

Je suis seul. Ma solitude est un havre nécessaire, ainsi je suis mon maître. J’agis à ma fantaisie : je suis libre de me déchirer à mon aise. Un maigre repas est posé devant moi sur la table. Mais le pain et le thé de ma frugale solitude ne sont plus les gardiens silencieux de la réalité. Je change le goût des aliments. Les murs de ma chambre se resserrent jusqu’à épouser la forme de mon crâne.

J’ai à présent un manteau de pierre. Et, Pygmalion accompli ou rabbin en mal de Golem, voici que je lui insuffle la vie. Mes veines bleuissent le mur, mon cœur fait résonner les poutres qui s’élèvent et s’abaissent en cadence. Mes faibles poumons n’eurent jamais tant de force : voici qu’ils dilatent un thorax minéral. Je ris sous cape ; mes yeux bleu-pâle sont brillants d’une force nouvelle, et c’est un sourire mutin que j’adresse au maître de l’univers. Et si je n’ai pas brisé mes fers, et si je m’incline au pied des statues, et si je ne fais qu’un avec ma cellule, c’est déjà quelque chose ; cette froide métamorphose est en elle-même inespérée. Et tant pis si j’ai échoué, j’en ris d’autant plus : il s’agit de souffrir. J’ai toutes les cartes en main ; leur sens est aboli, libre à moi de me torturer si le cœur m’en dit. Par où commencer ?

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