Il fallait changer d’air. À la suite d’un incident qu’il me serait trop long et trop pénible de rapporter ici, j’avais passé un interminable hiver parisien enfermé chez moi, entre les quatre murs de ma misérable chambre de l’avenue de ***. La moindre sortie m’effrayait, et quant à respirer, je n’avais pour oxygène que les odeurs d’essence du périphérique et les fumées d’une déchetterie de banlieue. Avec raison ma mère s’en alarma et m’expédia en Normandie. Ah, l’iode marin, les sels, les effluves…Je devais habiter un mois chez les La Vrillière, des amis de mes parents. Je me laissai de la sorte infantiliser : j’étais sans réaction, mais tout était bon pour sortir de Paris. Elisabeth de la Vrillière et ma mère avaient été amies au Sacré-Cœur et en gardaient toutes les deux une poignante nostalgie. On voit que je serais donc entre « de bonnes mains » …
J’arrivai un Dimanche matin sur le coup de dix heures à la petite gare de B*** dans une espèce de tortillard dont je croyais l’espèce disparue depuis longtemps. Edouard de la Vrillière m’attendait déjà sur le quai. C’était un magistrat à la retraite, ou quelque chose d’approchant ; en ce qui me concernait, il aurait pu être « Conseiller aulique » ou « Ambassadeur auprès du margrave de *** » comme on en trouve chez Goethe. Il n’habitait plus le Vésinet que pour la forme et passait le plus clair de son temps ici, à peindre des marines et à collectionner des pièces de monnaie. Je le dis en passant, à ceux qui en auraient quelque velléité : ne demandez jamais à un numismate de vous montrer sa collection. C’était un homme d’un certain âge, grand et mince, chauve, le nez aquilin, rasé de très près. Il était vêtu comme gentleman farmer. Je montai à sa suite dans une petite voiture que je trouvai plutôt féminine pour lui, et dès le départ je sentis toute la sujétion qu’un parisien endure en province : il fallut d’abord passer dans je ne sais quel village, chercher du bois chez un voisin. On fit quantité de détours. Toutes les routes, tous les hameaux se ressemblaient. J’étais perdu, et moi qui ne conduisais pas, je sentis encore plus ma dépendance en pensant qu’il me faudrait de toute façon me faire conduire à la gare si je voulais rentrer à Paris. Je m’en affligeais ; c’est, je crois, que je n’étais pas encore bien sûr de vouloir rester avec eux si longtemps.
On finit par arriver à la maison : une grande ferme qui donnait d’un côté sur un parc, et de l’autre sur des champs de taille moyenne. Les La Vrillière étaient des notables. Ils vivaient dans le bâtiment principal, une belle maison de pierre de taille dont la façade blanche se couvrait de lierre par endroits. Un gros chêne et quelques hêtres ombrageaient la cour, qui avait été recouverte de gravier blanc. L’écurie avait été convertie en garage.
Edouard de la Vrillière me fit naturellement décharger le bois du coffre de la voiture sur le tas de l’écurie. Il en déplaçait infiniment plus que moi, et je devais lui faire un peu pitié. Par dépit, j’exagérais mon côté parisien efféminé, parce que je trouvais qu’on insultait à ma qualité d’hôte en me faisant faire des travaux de boy-scout. L’énorme scie circulaire avec laquelle on débitait les bûches m’impressionna beaucoup.
Du garage, on entrait dans la maison par la buanderie. Cette entrée de service, par un mélange curieux, sentait le chien, la boue et la lessive. Des tas de bottes de toutes les tailles et une rangée de charentaises me surprirent un peu : il fallut enlever mes chaussures. Quand, chaussé de pantoufles grotesques, je voulus entrer dans la cuisine, le chien que j’avais senti se mit à gronder : je n’osais pas bouger, il était énorme ; son maître le calma d’un cri. Il passa la moitié du séjour à m’intimider et à m’interdire la cuisine, et l’autre à me baver dessus. Si je protestais, son affection se transformait immédiatement en haine.
La maison avait quelque chose de vieillot. Il y avait sur les étagères beaucoup de bibelots, chaque vase avait son napperon ; on trouvait au mur quelques broderies. Toutes les pièces étaient grandes : mon appartement parisien tenait dans chacune d’elles. L’inconvénient de ces superficies, c’est qu’on a froid partout ; le salon, avec son immense cheminée capable de consumer un arbre était encore la pièce la plus vivable. Sans doute en prévision de mon arrivée, un grand feu crépitait déjà, projetant des étincelles sur un vieux canapé de cuir qui lui faisait face, protégé par une vieille couverture de laine, et sur deux fauteuils profonds sur les côtés, qui fumaillaient aussi de temps en temps. Entre tous ces sièges, une table basse en verre transparent jetait des reflets rouges. À l’autre bout de la pièce, une chaîne stéréo massive prenait un pan de mur ; on trouvait des centaines de disques dans un buffet : que des vinyles, que du classique. Enfin, perdue dans un angle de la pièce, près d’un piano droit désaccordé, une petite étagère portait une icône de la Vierge à l’enfant, deux bougies, un missel et un morceau de buis : le coin prière.
Mon hôte me montra ma chambre à l’étage. On me l’avait donnée parce qu’elle me garantissait une petite indépendance. J’avais une porte qui fermait à clef et ma propre petite salle de bain rudimentaire. On avait mis une couverture chauffante sous mon édredon : comme ça, je mourrais électrocuté dans mon sommeil, plutôt que de froid. La grande armoire normande qui couvrait le mur en face de la fenêtre était pleine de linge qui sentait le vieux propre. Je montai sur un tabouret pour jeter un œil aux quelques livres qu’on avait jetés pêle-mêle au-dessus des deux battants, juste sous le plafond: une histoire des pionniers de l’aviation, qui fleurait bon les années trente avec Jean Mermoz, Richthofen et Italo Balbo; un Boileau-Narcejac; une vie de Sainte Thérèse de Lisieux; un jeu de petits chevaux; un Guide Michelin; deux albums de Sylvain et Sylvette; un Shakespeare qui tombait en poussière (il ne devait pas survivre à mon séjour) et le Bridge Facile, 1953. On avait accroché des tableaux sur les murs, plutôt dans le genre naïf, à grandes couleurs vives. Il y avait là un certain nombre de marines, de voiliers, de navires rentrant au port ; beaucoup de couchers de soleil, et aussi des aubes dans la campagne ; une rivière bucolique et serpentine, une source désaltérante ; des moutons, avec leur berger : on saisit l’allusion. Ils étaient affreux. C’étaient les créations du pater familias : je n’en parlai pas à mes hôtes, de peur qu’on m’en fasse admirer d’autres et d’avoir à mentir, ce qui est un péché…
Les autres revinrent enfin de la messe. Pendant un instant j’hésitai à descendre : la timidité me paralysait. Je finis par m’y résigner. Tout le monde était dans le salon. La télé était allumée : on passait du tennis féminin sur le câble. Il y avait là le reste des La Vrillière, –c’est à dire Elisabeth, Pierre, son fils aîné, avec sa femme Isabelle, et les deux cadets, Eudes et Amaury–, et les Martigaud : Geneviève, la sœur d’Elisabeth, une femme longue et sèche et son mari Antoine, qui ressemblait à un grand nain de jardin. Ils n’avaient pas d’enfants. D’emblée, je fus très frappé par Elisabeth de la Vrillière : je la connaissais déjà, mais j’avais oublié l’insoutenable autorité de matriarche qui émanait d’elle. C’était une femme imposante, aux cheveux courts, bien en chair. Elle avait un sourire magnifique et cependant souriait rarement. Sa voix grave portait loin, une voix de personne habituée à parler en public. C’était la dame, la bourgeoise à collier de perles, qui organisait des bridges au Vésinet et qui faisait ici un peu figure de châtelaine, connue de tous, adjointe au maire. C’est elle qui me présenta aux Martigaud, que je n’avais jamais vus. « Geneviève, tu ne connais pas encore Julien, le fils de Sophie, ma bonne copine du Sacré-Cœur ? Et puis, en me regardant : le fils ché-ri et un petit peu gâté de Sophie… » Je bafouillai quelques mots. Mais, assis sur le canapé, je restai plusieurs minutes à ressasser cette remarque. Gâté, gâté…J’eus envie de me venger, mais comment le faire sans être ridicule ? Je regardais Elisabeth : évidemment, elle pensait déjà à autre chose, et pérorait, dominant tout le groupe. À côté d’elle, sa belle-fille Isabelle, faisait un peu effacée, un peu gamine, avec sa longue natte et ses vêtements amples, un t-shirt vert et une salopette extra-large en jean. Elle était jeune, plus jeune que moi peut-être, et enceinte jusqu’au cou. À force de l’observer, pâle, menue, les yeux clairs, les cheveux bruns aux reflets roux, je dus admettre que je la trouvais attirante. J’étais désolé qu’elle ait entendu la remarque. Son mari, Pierre, était le type du catho coincé à bonne situation, heureux d’être en vacances. Lui et son frère Eudes, qui avait les tempes et la nuque rasées avec un embryon de raie sur le devant, portaient tous les deux une chemise vichy, un pull de gendarme, un pantalon beige (kaki pour Eudes) et des chaussures bateau. Ces gens étaient ce qu’ils avaient l’air d’être, et leurs idées, exprimées machinalement tout au long de l’après-midi, ne me surprirent pas.
Quant à Amaury, le dernier, il jurait dans cet ensemble-type de la petite noblesse et de la bourgeoisie réactionnaire. D’abord il ne cherchait pas à se tenir droit comme un soldat : il s’était assis mollement dans un fauteuil et regardait le tennis. Il était beau, mais frêle ; ses yeux bleus, ses cheveux blonds et ondulés, un peu trop longs, lui donnaient l’air, au milieu des autres, d’un promeneur Sturm und Drang ou d’un prince de contes de fées. On m’avait parlé de lui et fait part de son handicap, mais sur le moment je fus tellement surpris par son apparence que je crus m’être trompé. « Tante Geneviève » regarda les joueuses un instant avec nous. « Tiens, elle est pas mal celle-là. C’est qui ? ». Je ne savais pas. C’était une espagnole standard dont les seins s’agitaient à trois mètres de la ligne de fond de court en attendant le service. Geneviève continua : « Elle a de beaux bras. Je veux dire, -elle rougit soudain- les sportives sont en général tellement laides… ».
Ma mère racontait encore une histoire au sujet d’Amaury. Elle voyait beaucoup Elisabeth de la Vrillière du temps où elle m’attendait, et, enceintes, elles étaient allées toutes les deux rue du Bac s’assurer les faveurs de la providence (dont les desseins, pourtant, sont impénétrables). Elles avaient toutes les deux prié devant la Vierge et chacune allumé un cierge. Celui de ma mère brûla normalement, mais celui d’Elisabeth fut soufflé par un courant d’air : on le crut d’abord éteint, mais la flamme reprit peu à peu, toutefois en sous-régime, comme une misérable étincelle qui n’en finissait pas de mourir. Les deux femmes en furent catastrophées et craignirent pour la vie de cet enfant. Peu de temps après, Elisabeth avait eu la rubéole. Amaury était né handicapé. Il était beau et bien bâti, quoiqu’un peu mince, mais il était sujet à des crises à répétition. Il était bien trop lent pour suivre une scolarité normale et faisait, de temps à autre, des séjours en centre spécialisé. Son retard était irrattrapable. Ma mère ajoutait, pour conclure : « Un gentil garçon. C’est très triste. »
Je m’émerveillais, moi, de son allure si distinguée, si poétique, et j’avais peine à accepter la réalité de son handicap, quand je l’entendis parler. Sa voix m’ôta tous mes doutes. Elle était traînante, lourde, pâteuse. Elle faisait, sortant d’un si beau visage, une impression très désagréable. J’entendais également une sorte de sifflement perpétuel qui le suivait partout : c’était le bruit d’un appareil auditif, soigneusement caché par le désordre de ses longs cheveux. La famille semblait s’y être habituée. On était plein de prévenances pour lui, on ne le laissait s’occuper de rien. Mais les adultes allaient souvent au-devant de ses propos, cherchant à deviner, à anticiper ses désirs pour gagner du temps ou, qui sait, pour éviter de trop l’entendre. Comme tout le monde s’affairait, j’eus tout le loisir d’examiner Amaury. J’étais perplexe et peiné à sa vue. J’avais le sentiment d’une injustice profonde et aussi l’impression désagréable d’être dupe. Il faisait figure de séducteur innocent, d’Aliocha qui s’en sortirait toujours, quoi qu’il arrive. Seul et abandonné, on pouvait penser qu’il susciterait encore des sympathies ; des inconnus s’occuperaient de lui ; on le nourrirait. Ce n’est pas le cas, en général. Un handicapé se reconnaît d’ordinaire immédiatement, à une démarche pataude, hésitante ; des traits épais ou laids, choquants. Et le sentiment que l’on éprouve alors est presque toujours, loin de la compassion que l’on feint avec complaisance, la haine, un désir bestial, antédiluvien, de tuer cette chose mal faite. J’étais depuis toujours hanté par cette question.
Je m’examinais souvent, et brutalement ; je n’aimais pas mon visage, que je trouvais niais et mal proportionné ; à force d’en chercher confirmation dans tous les miroirs, je finissais par me haïr. J’étais, dans la vie, constamment pris en défaut ; je faisais des fautes que je ne digérais pas. Je devais être bête. Ce ne sont pourtant pas les imbéciles qui se posent ces questions ? Cependant, les gens renforçaient toutes ces craintes par un dédain, des insultes ou des humiliations inexplicables autrement. Je me surveillais, je guettais le dégoût dans le regard des passants. Il me venait des soupçons atroces : et si moi-même… Mais comment en parler à quiconque ? Ce qui me hantait surtout, c’était cette frontière mince et indécise entre la santé et la maladie, entre le handicap et la norme : les ratés, les mal finis. On voit parfois au hasard des rues des hommes sur qui le regard s’arrête malgré soi, qui font se demander : qu’est-ce qui ne va pas ? Le teint ? les traits ? la démarche ? Et pourquoi ? Alcoolisme ? Bêtise ? Saturnisme ? Carences diverses ? On peut vivre ainsi longtemps, de justesse, sans se douter jamais de rien, dans les limbes…
Je me souvenais d’une scène entrevue à Venise. Je souffrais moi-même beaucoup à cette époque, je ne souhaitais qu’une chose, disparaître, me dérober à la vue de mes semblables. Bien souvent, visitant les musées, plutôt que les antiquités, c’était mon propre reflet que j’épiais dans les vitrines, et le rire ou la moquerie, que je tâchais de surprendre chez les touristes que je croisais. Les filles étaient magnifiques, je tombais amoureux tous les quart d’heure. On me répondait par le mépris ; du moins, c’est ce qu’il me semblait à l’époque. Je lisais un verdict dans ces foules rencontrées, je voyais mon destin dans les visages de tous ces inconnus. Les chefs-d’œuvre, qui s’étalaient pourtant devant moi à profusion, ne pouvaient pas lutter. Un matin, j’avais donc aperçu un jeune, passant sur un pont ; un adolescent, seul au milieu d’un groupe de vieillards. Ce contraste était saisissant. Que faisait-il avec ces gens ? Dans un voyage organisé ? Plus irritante encore était leur manière de lui parler et de se comporter avec lui. Ils le tutoyaient tous, lui donnaient de grandes claques dans le dos. On lui parlait toujours lentement et un peu fort, avec du rire dans la voix. On lui répétait toujours la même chose : « Alors ça t’a plu mon gaillard ? Et il répondait toujours lui aussi : Oh, oui… » l’air craintif, sans pouvoir aller plus loin. Les vieux se marraient. Qui était-il ? Un petit-fils que l’on rudoyait un peu ? Le fils d’une femme trop âgée ? Et qu’avait-il ? Je lui trouvais le nez trop court, trop plat, les cheveux suspects. Je m’efforçais discrètement de voir ses yeux, s’ils étaient en amande, mais je le voyais surtout de profil, et il était loin. Comment savoir, comment être sûr ? Comment expliquer cette scène…
Un autre souvenir me revenait. On m’avait envoyé quelques années plus tard à un grand rassemblement religieux près d’Orléans où des adolescents se retrouvaient sous la direction d’une communauté de moines. Un millier de jeunes campaient dans un champ, les garçons dûment endoctrinés par les frères, et les filles, à l’autre bout, chaperonnées par les sœurs. Pour les repas, on s’asseyait par terre, en rond autour de feux de camp. Je me trouvai ainsi, après la messe, en face d’un adolescent trisomique et d’un couple d’environ quarante ans qui mangeaient avec lui. La femme était adipeuse, le visage dégoulinant en triple menton. Elle avait les cheveux teints en blond, permanentés, et portait une longue robe rouge à fleurs qui me parut provinciale. Le mari était une sorte de beauf à polo et K-Way. Je crus d’abord que c’étaient ses parents. Ils étaient familiers avec lui, le taquinaient sans cesse, la femme surtout : « Eh ouais, tu comprends pas tout toi, hein ? L’homme en rajoutait :
–Ha ha. T’as comme qui dirait la tête dure…hé hé hé. La femme se mit à jouer avec la nourriture du garçon. Eh ben, tu vas manger tout ça, dis ? Si c’est pas dommage de voir cette bonne bouffe gaspillée pour toi, ha ha. » Ils s’arrêtèrent un moment, occupés à manger en regardant le feu. Elle s’adressa à son mari : « Alors, il était bien le sermon de ce matin. Je crus qu’il allait répondre, mais elle ne lui en laissa pas le temps et continua par une blague visiblement préparée d’avance en se tournant vers le trisomique : tu vas nous l’expliquer, hein ? La grâce de l’intelligence. Hein petit gars ? » Je crois malheureusement qu’il fit un petit signe de tête en souriant. Elle continua. Elle montrait son dessert, une petite glace dans un pot de carton. « Donne-moi ça, tiens. T’as plus faim, tu vas pas le manger ? ». Il ne broncha pas. C’étaient ses parents, ses gardiens ? Bête, laide, vulgaire, cette femme tenait pour moi du cauchemar. Son mari ne valait pas mieux. Je me retenais de dire quelque chose. Je m’étonnais de les trouver presque méchants avec cet enfant placide. Mais je fus parfaitement scandalisé quand je les vis tranquillement se lever tous les deux et disparaître. Car je compris qu’ils n’avaient rien à voir avec lui ; c’étaient de parfaits inconnus qui s’étaient assis là par hasard et qui retournaient faire dieu sait quoi du côté de la scène principale ; et ils s’étaient moqués de lui, bassement, pires que des adolescents. Que faire de chrétiens pareils… Je n’eus pas la patience de rester avec le trisomique pour voir qui s’occupait de lui. Après cela, en proie au dégoût, je me mis simplement à errer sans jamais m’arrêter au milieu de l’activité générale. Il me sembla voir des handicapés partout au milieu des tentes. Ou des jeunes hommes très laids, à nez rouges, à grosses lunettes ; une infinité de monstres dans le camp, tournant sans but, comme moi. Bons, peut-être, du point de vue des moines, pour le recrutement ?
Je tâchai de m’arracher à ces rêveries pesantes. Nous devions manger sur la véranda. Un soleil de fin d’hiver illuminait la campagne, boueuse et fumante sous ses rayons pâles. À l’intérieur, tout le monde s’activait, dans une ambiance joyeuse. La table fut mise en un instant, comme par jeu. Enfin le repas fut prêt. Je fus surpris de voir Amaury, jusqu’alors assez flegmatique, se jeter dessus avec une frénésie inattendue, enroulant son bras autour du plat et le serrant contre sa poitrine pendant qu’il se servait. Madame de la Vrillière le rappela doucement à l’ordre : « Amaury…Amaury… ». Je fus frappé par l’autorité de sa voix, où l’on sentait pourtant de la patience et de l’indulgence. « Amaury, ne te rue pas comme ça sur le plat voyons. Il se récria. Elle lui mit doucement la main sur le bras. Tu en as déjà pas mal, mon chéri…laisses-en aux autres… ». Amaury se laissa reprendre le plat et se mit à manger en silence. La conversation languit pendant un bon quart d’heure. Antoine Martigaud avait apporté un excellent Sauternes. Il l’appréciait en connaisseur. « Mais…il est pas mauvais du tout, mon Sauternes. Il est même très bon… » Sa femme lui jeta un regard assassin, et sembla hésiter entre le gronder sur le champ et garder sa remarque pour plus tard. Elle finit par s’adresser à la cantonade, avec un petit air de plaisanterie contrite, cherchant à s’excuser : « Vingt ans de mariage, et Antoine ne peut toujours pas s’empêcher de louer ses propres cadeaux…j’ai raté son éducation… ».
Elle avait honte, devant les autres, des manières un peu naïves de son mari, et elle faisait de petits yeux de sainte, voulant qu’on sache bien qu’elle était d’un milieu supérieur au sien, qu’elle était l’égale des La Vrillière. Edouard coupa court à ces minauderies.
« Mais, c’est vrai qu’il est bon. Tenez, Antoine, resservez-moi. Antoine Martigaud réprima un demi-sourire en regardant sa femme :
–Oui, décidément un vin superbe. J’ai fait un choix EX-CE-LLENT. » Je ne pouvais m’empêcher de remarquer le contraste saisissant entre les deux sœurs. Geneviève était froide mais moins par tempérament que par contrainte. Un gilet vert sombre et une longue jupe écossaise cachaient son corps. Elle ne se maquillait pas. Elle avait coupé ses cheveux en un carré austère qu’elle entretenait probablement elle-même. Rien n’était libre dans son attitude, et l’on sentait en elle une hypertrophie du jugement, l’œil de Caïn, ce regard intérieur qui se surveillait et surveillait les autres dans un souci tatillon des convenances. Elle avait à peine touché au plat et n’avait pas bu deux doigts de vin. Tout chez elle semblait forcé, le fruit d’une lutte douloureuse. Et pour quoi ? Elisabeth lui ressemblait de traits, mais l’impression qui se dégageait de sa figure était sensiblement différente. Sa dureté était dirigée non pas contre elle-même, vers l’abstinence, mais vers les autres, vers l’action. Elle mangeait de tout et copieusement. Comme elle se levait de temps à autre pour aller dans la cuisine, je dus me détourner plusieurs fois pour ne pas fixer ostensiblement sa poitrine encore ferme. Je crus un instant qu’elle m’avait surpris, parce qu’elle me lança un regard vif qui me troubla beaucoup. J’étais, pendant ce temps-là, un très mauvais mangeur, lent et laborieux, et je craignais de déplaire à mes hôtes en ne faisant pas honneur à la cuisine de la maison. Je n’étais pas non plus aidé par une guêpe venue de nulle et qui me harcelait. Elle finit par s’en aller tourner autour du dessert d’Amaury. Amaury faisait ce qu’il pouvait pour l’éloigner avec sa cuiller, mais elle revenait chaque fois plus agitée, faisant des huit menaçants autour de lui. Il finit par s’affoler, et se mit soudain à hurler, jetant devant lui sa cuiller et balançant son dessert qu’il ne pouvait manger tranquille. Sa mère voulut le calmer : il fondit en larmes et à ma grande stupéfaction se mit à se rouler par terre. Il semblait soudain très fort, capable de donner des coups violents. Il fallut plusieurs minutes à Eudes et sa mère pour en venir à bout. Ils l’emmenèrent. Quand ils revinrent, c’est moi qu’on rassura : « Il ne faut pas avoir peur, Julien, Amaury est incapable de faire du mal à qui que ce soit.
-Peur ? Ah mais, um, pas du tout… Je protestai faiblement, cherchant à contrebalancer l’impression pathétique que j’avais dû produire auprès d’Isabelle, qui souriait.
-Par contre il peut se blesser lui-même. Ses crises sont parfois spectaculaires… ».
Du coup, toute la tablée fut soulagée d’une sorte de poids, et on se mit à parler entre adultes. La conversation s’anima : j’avais sous-estimé à quel point les passions politiques étaient vives dans cette maison d’aspect si tranquille. Seule Elisabeth resta un moment en retrait, pensive, le visage gris, vieilli soudain, l’espace de quelques minutes.
On parlait à cette époque dans les médias d’un commando anti-IVG qui venait d’être condamné en appel pour le saccage d’une clinique en région parisienne. Geneviève ne pouvait digérer ce verdict. Elle n’en parlait pas depuis une minute qu’elle était déjà en feu : « Moi, vous le savez—elle regardait le Conseiller aulique—ces gens, je les approuve. Je leur donne entièrement raison. Je ne sais pas ce qui me retient de faire comme eux. Mais où allons-nous ? On condamne ceux qui défendent la vie, et ceux qui tuent, on les encense ! Il se crut obligé de répondre d’un ton paterne :
— Oui, enfin, Geneviève, ils ont détruit une clinique, agressé un médecin. On ne peut pas les laisser commettre ce genre de chose impunément. Elle n’écoutait pas.
–C’est le monde à l’envers, tout simplement. La vie est sacrée, ils sauvent des vies : on les condamne. La société marche sur la tête. D’ailleurs vous le savez, vous savez tout ça.
–Je ne dis pas le contraire, c’est triste, c’est dommage, mais si l’avortement est légal, que voulez-vous y faire ? C’est en amont qu’il fallait agir. Il voulait visiblement couper là une discussion trop familière, mais elle poursuivit.
-Si une loi est inique, on n’est pas tenu d’y obéir. Une des accusées disait : je ne suis pas hors la loi, je suis hors une loi. Je comprends ça.
–Un voleur peut tout à fait dire la même chose.
–Alors quoi ? Il faut laisser faire ? Est-ce que vous pouvez dormir la nuit ? Ce sont des millions d’enfants assassinés depuis la loi Veil, qu’on jette à la poubelle dans l’indifférence générale ! Des millions depuis soixante-quatorze, plus que la guerre de 14-18 !
–Je sais, je sais bien…Mais voyez-vous, c’est plus profond qu’une simple loi. Soljenitsyne disait : « Là où il n’y a plus de mœurs, on fait des lois. » Après cela, Edouard de la Vrillière regarda tous les convives avec un petit sourire satisfait.
Pierre en profita pour donner son avis, d’un air sombre, les yeux errants sur les plats et les couverts devant lui : plus que la loi, c’était la société qu’il fallait changer. Les avortements clandestins d’avant soixante-quatorze montraient assez qu’une interdiction de façade n’y changerait rien. C’étaient les consciences qu’il fallait toucher. Car avec la déchristianisation, c’était le sens de l’Autre, et avec lui le sens de la Vie, qui s’était perdu. On revenait à l’antiquité, à l’épicurisme : il n’y avait plus de famille, mais des amis, qui aiment et qui lassent, qu’on choisit et qu’on laisse. Il s’animait : « Si l’autre n’est déjà plus qu’un instrument de mon plaisir, comment espérer autre chose pour l’embryon ? S’il m’apporte le bonheur familial, si je peux jouer avec lui à la poupée, je prends. Si je dois sacrifier mon niveau de vie, ma nouvelle voiture, mes vacances, j’avorte. C’est l’avortement-confort. ». Les autres approuvaient, je me demandai si ce type de discours avait pu séduire Isabelle. Il poursuivit. L’embryon, ce n’était plus qu’une chose, il était réifié. Et ce matériau vital, pour exister aux yeux de la loi, et même réellement, pour devenir un être à part entière, devait recevoir la sanction du désir parental. Quelqu’un parla de la pilule, qui dissociait sexualité et maternité. Le cycle de la vie était brisé. C’était le terme de la société égoïste dans laquelle nous vivions ; l’hédonisme poussé jusqu’à ses conséquences ultimes, le meurtre du faible, de l’innocent…
Je cherchais depuis quelques temps à me mêler à la conversation. Je saisis un instant de silence. « D’ailleurs, c’est ce qui explique l’eugénisme rampant de notre société. Aujourd’hui, ce n’est plus organisé par l’état, on ne stérilise plus les handicapés, non, c’est un eugénisme de velours, qui… ». Et voilà, une connerie abjecte. Je venais de tomber dans un précipice, je ne voyais déjà plus le bord. Comment me rattraper ? Je continuais, incapable de m’arrêter ou de réfléchir. « Un eugénisme, um, personnel, une sélection par l’avortement qui méprise la vie, la vie sacrée…Elisabeth me sauva en me coupant la parole. Elle continuait sur ma lancée, comme si je n’avais rien dit d’extraordinaire.
–On ne soupçonnerait pas à quel point ces idées se sont répandues, surtout ces vingt dernières années. Les réactions avec Amaury nous ont surpris.
–Ah ! ». Ah. Voilà ce que j’avais trouvé à répondre face au hochement de tête significatif qui avait accompagné cette allusion au handicap. Non seulement j’avais déjà commis une maladresse gênante, mais j’avais continué, aggravé mon cas en surjouant ignoblement la surprise, comme si j’avais cru Amaury normal jusque-là, comme si le moindre doute était possible après la scène dont je venais d’être témoin. C’était à la fois imbécile et insultant. Je tâchai de me rattraper comme je pus. Obéissant à je ne sais quel instinct, je crois que je tentai de me racheter en me diminuant encore par le ridicule, en donnant à Elisabeth l’occasion de me corriger.
— Ahem…oui bien sûr…des réactions…oui, je vois, de violence, de haine ?
Je la vis sourire, et j’en fus à la fois soulagé et humilié. Elle continua.
–Mais non, simplement, quand il a fallu s’occuper de lui, nous nous sommes trouvés très isolés. Personne ne comprenait les obligations que crée le handicap, ne serait-ce que l’emploi du temps, qui tourne presque entièrement autour de lui et empêche d’avoir une vie sociale. Les gens ne se sont pas vraiment demandé ce qui nous arrivait. On nous en a voulu, comme si c’était de notre faute. Quand nous avons pu le confier à un centre, ça nous a déjà bien aidé. Mais le mal était fait, les gens s’étaient éloignés. C’est cela qui est étonnant dans l’histoire, cette espèce de silence, de mur tout d’un coup, du fait du handicap. Et justement là où on ne s’y attendait pas, où on s’attendait à tout le contraire : chez des chrétiens !
–C’est la culture de mort, celle dont parlait Jean-Paul II… », dit Pierre. Tout le monde se mit à parler à la fois. La culture de l’amour, du don, du sacrifice était perdue. Il ne restait à l’homme occidental qu’une jouissance égoïste et désespérée. Pierre conclut : « L’idéal d’aujourd’hui, au fond, c’est la masturbation. » Ce mot fit sursauter.
–Pierre, allons… Mais Geneviève, qui aimait les positions tranchées était entraînée dans ses excès, lui donnait raison. Le plaisir sans limites et sans conséquences, voilà toute la morale qu’on enseignait aux enfants. Qu’on s’étonne, après cela, qu’on ait installé des distributeurs de préservatifs dans les lycées ! Et ces infirmières, payées uniquement pour donner la pilule aux filles à l’insu de leurs parents. Le monde était tombé bien bas, décidément.
Pendant ce temps, Antoine avait sorti de son sac une boite en métal et en avait tiré un gros cigare dans son étui, puis en avait proposé autour de lui. Edouard accepta. Antoine fit un dernier tour de table avec sa boîte, puis sortit un troisième cigare qu’il me tendit d’autorité. Je refusai poliment, mais il insista : « Essaie un peu mon ami, je suis sûr que tu n’en as jamais fumé, un cigare comme ça… » Je dus obtempérer, avec un plaisir secret. Il alluma lentement le sien, tira quelques bouffées, visiblement satisfait, et relança sa femme, pour s’amuser :
–Si les adolescents couchent ensemble de toute façon, il vaut mieux (à défaut d’une éducation véritable) leur donner quelques réflexes d’hygiène, non ? Comme il l’avait prévu, elle réagit tout de suite.
–L’hygiène ! L’hygiène ! Et le sens de l’amour humain, alors ?
— Et s’ils avaient sept enfants ? Ils seraient bien avancés.
— Les adolescents n’ont pas à avoir d’enfants. Ils n’ont pas la maturité nécessaire pour cela. C’est pour ça qu’on fait de plus en plus de longues fiançailles pour…
— La maturité sexuelle, c’est la puberté.
–Non. Il est nécessaire d’avoir une certaine maturité affective pour former un couple, une famille, pour élever un enfant…et cela vaut aussi pour la sexualité. On ne peut pas se ruer, sans…alors quoi ? Comme des petits chiens ? C’est ça votre idéal (elle voyait au-delà de son mari qui n’était plus pour elle qu’un fantôme translucide, elle avait devant les yeux une collectivité, une foule hédoniste et lubrique à qui elle s’adressait) …La preuve, les enfants des filles-mères, des petits ouvriers trop précoces sont…mal bâtis…sont malingres…sont…Elle était rouge, elle suffoquait de colère à cette idée.
— Bon, bon. Admettons. Et les adultes alors ? Il faudrait qu’ils aient tous sept enfants ? Tu veux repeupler une planète surpeuplée ?
Isabelle intervint pour faire baisser d’un ton la discussion, qui devenait déplaisante. –L’Eglise autorise des méthodes naturelles, et je crois…
–Et si elles ne marchent pas ? Alors Geneviève explosa :
–Ils n’ont qu’à se contenir. Un homme qui ne peut pas se retenir, pour moi c’est un incontinent, comme… comme un enfant qui fait pipi au lit.
–Voyons, c’est ridicule…
–Mais c’est toi, aussi, qui m’énerve…tu le fais exprès, et toujours quand il y a du monde. » Ils commençaient à se disputer réellement, on sentait venir la scène de ménage. Edouard détourna la conversation comme il put.
« Aujourd’hui, en fait de valeurs il n’y a plus que l’argent. L’un des problèmes auxquels nous sommes confrontés, c’est qu’on n’éduque plus les enfants pour en faire des adultes, ou des citoyens, mais des consommateurs (il sembla satisfait de ce mot comme d’une véritable trouvaille). Il ne faut pas être naïf, c’est pour cela, qu’on les fait toujours s’appuyer sur leurs instincts, leurs réflexes, leurs pulsions, et négliger la raison. On en fait des millions de petits chiens de Pavlov.
–L’essentiel, ce n’est même pas la publicité, dit Pierre. Ce n’est pas elle qui a créé ce monde, elle le reflète. Le fond du problème, c’est celui-ci : nous vivons dans une culture de la sensation. Les montagnes russes, les films que les jeunes regardent, pleins de violence ; l’alcool, la drogue, l’adrénaline…c’est la même chose. Les gens sont drogués de tout ça, accrocs à la sensation. Il leur en faut toujours plus. Avec la publicité, c’est pareil. On arrivait à vendre avec une femme habillée. Maintenant, la dose a dû être augmentée, elle doit être nue. Isabelle était pensive :
–Oui, c’est vrai, toutes ces publicités…j’avoue que je suis souvent gênée… ». Voilà où le féminisme avait mené, cette pseudo-libération des femmes ! Une exploitation pure et simple… Et puis, impossible d’y échapper, la publicité était partout, l’intrusion permanente. Quelqu’un s’exclama : « C’est Mammon, à qui on rend un culte. » Et comment résister ? Le vieux juge en appelait au boycott, Elisabeth se retenait de »taguer » certaines affiches. « Moi, j’arrache, dit Geneviève. Je ne me gêne plus. Je suis pour le retour de la censure. L’autre jour, c’était carrément une publicité pour un salon homosexuel -apparemment ils ont des salons maintenant-, deux femmes à clous et à tatouages, qui s’embrassaient.
—Vraiment…
–Oui. Eh bien je l’ai déchirée. Vous vous rendez compte ? Dans le métro, dans un endroit public, à hauteur d’enfant ! Je trouve ça inadmissible. Une mère de famille ne peut plus sortir sans être agressée de cette façon ! Un silence plutôt approbateur suivit cette remarque.
–Peut-être faudrait-il en effet réinstaurer une forme de censure, dit Pierre. Antoine sortit à nouveau de sa réserve, apparemment sérieux cette fois.
–Hum…la censure on sait quand ça commence, mais jamais où ça s’arrête…
–Oh, il y a bien la loi, non ? On peut bien fixer tout ça. On ne peut tout de même pas dire n’importe quoi dans un livre ? Pourquoi pourrait-on montrer n’importe quoi sur une affiche ?
–C’est vrai, il y a eu cette histoire de livre pédophile…Vous l’avez lu ? Le juge secouait la tête, consterné.
–Non, mais je vois de quoi vous parlez, Sucre d’Orge. Quelle mascarade. Le ministre de l’intérieur obligé de le lire, et qui donne son avis…
Je n’écoutais plus que vaguement. Il eût été trop long et fastidieux de débattre. D’ailleurs Isabelle, Pierre, Eudes…ils pensaient tous à autre chose.
Nous passâmes au salon. Je remarquai dans un coin, sur un porte-revues, quelques numéros de Valeurs Actuelles, Famille Chrétienne et Magnificat. Je me mis à feuilleter un Famille Chrétienne. Comme par hasard, et pour continuer mes réflexions sinistres, un numéro sur le handicap. La couverture montrait un couple de quadragénaires et leur petite fille, les traits tirés, un pâle sourire aux lèvres, et entre eux, au premier plan, dans un fauteuil ultra-moderne, un polyhandicapé atroce : Tobie, l’Ange de la maison. La famille témoignait : « Nous vivions pour nous-mêmes, souvent préoccupés par de faux problèmes, les biens matériels… J’étais absorbé par mon travail… Tobie nous a appris la patience, une certaine humilité. On ne va pas mentir, bien sûr, au début, ça a été très difficile…j’ai cru que je n’y arriverais pas… mais Tobie a fini par nous rapprocher…il nous a fait nous retourner sur nous-mêmes, voir à quel point lui et nous, tous ensemble, nous étions capables d’amour…on ne compte plus les grâces que sa présence nous a apportées… ». Puis, un encart sur des religieux trisomiques, une interview du père Alicanto, un dominicain espagnol : « « La sincérité de leur vocation est absolue. C’est un engagement en vérité. Les êtres blessés dans leur intelligence sont susceptibles de foi autant que les autres. Je dirais même qu’ils nous donnent souvent de véritables leçons. Ils se confient à Dieu et à l’Eucharistie avec un total abandon… » Ce sont bien les derniers, me disais-je. Je riais, et pourtant j’avais un peu honte de mon cynisme. Enfin, un autre encart, une autre histoire de handicap racontée par une Edwige de la Fachelière, mère d’un jeune trisomique. « J’ai confié mon enfant à la protection de la Vierge. Je me disais, Dieu sait ce qui peut lui arriver…Il porte en permanence la médaille de Notre-Dame de Valencette. Un jour, Paul-Marie prenait le bus tout seul pour aller au centre. Il y allait chaque semaine, il était habitué au trajet, je me disais qu’il n’y aurait pas de problème. Il est descendu au mauvais arrêt. Du coup, le centre téléphone, Paul-Marie n’est pas là, qu’est-ce qui se passe ? Je me suis tout de suite inquiétée. On l’a retrouvé pas très loin, à côté du commissariat. Après coup, je lui ai demandé : tu n’as pas eu peur ? Il m’a répondu : »Non, j’ai ma médaille. La Sainte Vierge me protège ». Son témoignage m’a bouleversée. Et moi qui n’avais pas eu confiance ! J’en ai pleuré. Tant de foi ! Il nous donne une leçon tous les jours. À trois cents mètres d’un commissariat, vous vous rendez compte ? Un handicapé, seul dans la nature, exposé à tous les dangers ? Pour moi, c’est un miracle. C’est un signe en tous cas. Que quelqu’un là-haut veillait sur lui. ». Je reposai le magazine et remontai dans ma chambre.
Le soir tomba imperceptiblement ; il ne restait qu’un jour triste, quelques nappes d’indigo qui luttaient faiblement avec les ténèbres quand je redescendis au salon. Elisabeth était assise dans son fauteuil, le regard vague. Je lui trouvai l’air fatigué. Isabelle mangeait sans y penser un paquet de biscuits entier. Elisabeth me montra la théière. « Julien, tu as faim ? Nous prenons le thé. Sers-toi. Il y a des tasses sur le comptoir dans la cuisine. J’y allai.
–J’espère que le chien ne va pas me manger ».
Pierre et Eudes entrèrent dans le salon. Pierre se campa devant sa femme. Elle avait le paquet à la main : « Je t’y prends… Isabelle se mit à rire.
–Oui, j’ai tout mangé, tu te rends compte ?
–Ah, au fait, puisque j’y pense, regarde ce que j’ai commencé à faire. Elisabeth sortit d’une espèce de panier une layette bleue à moitié tricotée, de laquelle pendaient deux aiguilles.
–Ah, merci, Belle-Maman. C’est ravissant.
–Je me suis dit que ça irait bien à un petit garçon…
Depuis quelques minutes, un examen attentif (des regards à la dérobée) me confirmait qu’Isabelle était vraiment séduisante. Je me mêlai à la conversation.
–Vous savez que c’est un garçon ?
–Oui, depuis longtemps… » Elle dit cela rapidement, sans y penser, n’ayant manifestement aucun désir de parler avec moi, d’aller au-delà de la simple acceptation de mon existence. Mais, tout en étant profondément vexé, je ne pus m’empêcher de lui pardonner : il y avait quelque chose d’excitant même dans sa petite poitrine, même dans ses yeux indifférents et cernés qui me faisaient penser à une nuit d’insomnie. Je l’imaginai en train de jouir silencieusement. À ce moment, Amaury rentra. Il s’assit à côté d’Isabelle. Il regarda la layette.
–Maman, qu’est-ce que vous faites ? Vous tricotez ? un pull ?
–Non mon chéri, c’est une layette pour le bébé. Tu sais ?
–Ah. » Il se tourna vers Isabelle avec un sourire pataud et voulut toucher son ventre. Elle se laissa faire. Soudain il la prit à l’épaule, l’air inquiet : « Ton bébé…Isabelle, ton bébé…J’espère qu’il ne sera pas handicapé. » Isabelle eut l’air un peu surprise, ne sachant pas comment réagir. Puis elle chassa loin d’elle comme une nuée d’idées menaçantes, et pensant plus à lui qu’à elle-même répondit en souriant doucement : « Mais non, Amaury, il ne sera pas handicapé. Tout se passera bien. Enfin j’espère… » Pierre regardait ailleurs. Elisabeth se figea, embarrassée : « Amaury, enfin, ne dis pas des choses comme ça. Puis se tournant vers sa belle-fille : Excusez-le Isabelle.
–Ce n’est rien…ce n’est pas grave.
Mais contre toute attente il insista : Hein ? J’espère qu’il ne sera pas handicapé.
–Mais non, mais non mon chéri. Allez, ça suffit. » Elisabeth paraissait irritée. Je me tournai vers elle : elle était livide. Le salon tout entier devint silencieux. Seule une mouche tournait vaguement autour d’un sucre que je voyais alternativement bleu et orange à la lumière du feu, selon l’inclinaison de ma tête. Elisabeth semblait se tasser sur son fauteuil, la layette à la main sans rien faire. Elle avait l’air épuisée, à tel point que je me demandai si elle n’était pas malade. Amaury se balançait tranquillement sur le canapé. Isabelle, tendue, observait ses mouvements du coin de l’œil. Je voulais être ailleurs, je n’osais pas me lever. Et soudain : « Parce que s’il était handicapé… ». Je vis les cils d’Isabelle battre un peu sous ce dernier assaut. Elle se recula pour mieux répondre. Mais elle n’en eut pas le temps, parce qu’il y eut soudain dans la pièce un sanglot brutal qui couvrit tout le reste. Elisabeth pleurait, la main devant la bouche, surprise elle-même par sa réaction et hurla sans pouvoir s’en empêcher : « Mais enfin Amaury arrête… mais tu vas t’arrêter bon dieu ! ».
K-G Muller
