LA MEGALOPOLE est formée de gratte-ciels bleus, gris, translucides, jetant une ombre humide et froide sur des avenues se croisant à angle droit. Les rues semblent des boyaux interminables courant au fond d’une faille océanique. Un peuple troglodyte parcourt ce labyrinthe en se collant aux tours comme l’eau d’un fleuve s’enfle et enlace les piles d’un pont. L’activité ne s’arrête jamais complètement. Elle ralentit seulement avec la nuit, que des néons transpercent de roses, de verts, de bleus profonds.
Ce fut vers vingt-trois heures qu’Otoshi, pour la troisième fois de la semaine, se rendit à la tour 1126, dans le quartier du « Ciel changeant ». Il monta au quarante-cinquième étage boire un verre à l’Aquarium. Il rentra dans la petite salle cubique, dont les murs étaient presque intégralement recouverts de vitres derrière lesquelles de grands poissons multicolores se déployaient paresseusement. Le bar était situé immédiatement sur la gauche quand on entrait, lui seul était illuminé, une lumière jaune faisant scintiller les alcools et réchauffant le bois patiné du comptoir. Otoshi s’adressa au barman, mais celui-ci lui tournait le dos et continua de s’affairer sans lui répondre. Otoshi éleva la voix, sans plus d’effet. Il crut voir des clients attablés non loin s’amuser de la situation et en eut honte. Le barman se retourna lentement. Otoshi choisit un thé des Cinq lacs et alla s’asseoir loin des autres clients, au fond de la salle, entre des poissons chats et une grande baie vitrée. Les poissons chats, à peine vivants, flottaient dans un décor minéral, des roches noires moussues se détachant d’un fond de galets polis, d’un blanc immaculé. Quant à la fenêtre, elle donnait sur la nuit, sur un gouffre ; on était tenté de s’y jeter comme au-dessus du Tartare.
Otoshi but son thé des Cinq lacs. La première gorgée en était toujours désagréable, une sorte de fumée liquide, mais son arôme changeait bientôt, se complexifiait insensiblement ; à l’amertume initiale succédait une éclosion de fleurs étranges au parfum difficilement saisissable. Il s’absorba dans ces nuances. C’était une agréable immobilité du corps au sein d’un flux de sensations mouvantes, une fuite en lui-même à laquelle il était habitué depuis longtemps. L’esprit pouvait-il arrêter la moindre sensation ? Que pouvait-il comprendre, juger ? Rien, ou presque. Otoshi en éprouvait un grand réconfort. De même, les obscurités du langage, les ambiguïtés de la rhétorique étaient pour lui un refuge. Il ne s’engageait pas, ne s’exposait pas. Une retraite était toujours possible, le conflit n’était jamais qu’un malentendu. C’est-à-dire que le caractère incommunicable de la vérité subjective lui offrait une protection, mais elle portait également en elle la source d’une profonde souffrance : celle de l’impossibilité de s’assurer de la vérité du souvenir. En effet, par l’impossibilité de le partager vraiment, de vraiment le faire comprendre, le souvenir nous laisse seuls.
Il était né dans un quartier pauvre, la Montagne, un nœud de rues sinueuses, bordées de petites maisons de brique rose, à deux ou trois étages. On y logeait en général plusieurs familles. Il se souvenait d’escaliers en bois, de murs dont la peinture tombait par plaques. Ses parents faisaient de rares visites, recevaient parfois quelques voisins. Les visages, les coiffures se brouillaient à présent, mais Otoshi se rappelait les longues jupes à bandes de couleur et les bottes de cuir que les femmes portaient à cette époque ; il se souvenait d’une table basse de contreplaqué encombrée de verres à pied tachés de vin. La Montagne était connu pour le grand marché qui s’y tenait tous les dimanches. Otoshi pouvait se remémorer les voix sonores du boucher ou des maraîchers aux visages durs, l’eau coulant en rigoles qu’il devait enjamber ; il se souvenait des roses, des tulipes, des pensées du marché aux fleurs, et mieux encore des yeux morts des crevettes et des crabes aux pattes rouges sur leur lit de glace. Le marché avait été déplacé, les maisons abattues, remplacées par des immeubles blancs et froids dont le poli, le brillant de nacre flattait un goût plus moderne. De temps à autre, il rendait visite à une ancienne amie de ses parents, une dame âgée, la dernière personne qu’il connût dans ce quartier et dont les souvenirs correspondissent aux siens. « Quand elle sera morte, qui pourra confirmer ce que j’ai vu ? Que vaudront mes souvenirs ? Et si j’ai un enfant (Otoshi en doutait), que pourrai-je lui transmettre de tout cela ? Quelle utilité pour lui ? Ce monde sera indicible, sera mort avant moi. Il me fera souffrir comme un membre fantôme ».
Même lorsqu’on se résignait, qu’on acceptait ce fait, que le langage est impuissant à offrir une solution, même alors, en amont, la perception pouvait tromper et la mémoire mentir. Il songea à une jeune femme, que la veille il avait croisée. Ce regard, qu’elle lui avait lancé…ce regard, que voulait-il dire ? Il avait cru y lire du désir. Est-ce qu’elle le désirait ? Ce n’était peut-être déjà plus le cas. Mais elle l’avait bien désiré, ne fut-ce qu’un instant ? Cette femme jeune (plus jeune que lui, comme toutes les femmes désirables, hélas), Ellen, cette amie d’amie, qui se balançait sur sa chaise, la veille, à deux tables de lui ? Elle avait penché la tête en arrière, les lèvres mi-closes, laissant apercevoir deux rangées de petites dents blanches, et son regard s’était posé sur lui, l’avait lentement caressé. Mais était-ce bien lui qu’elle regardait, ou bien quelqu’un ou quelque chose derrière lui ? Ce souvenir, la situation qu’il ressuscitait n’avaient rien de solide, rien que la consistance des sables mouvants, mais Otoshi y était ramené sans cesse, invinciblement. Il se mit à rêver en regardant le fond de sa tasse. Il retournait à l’Aquarium, mais cette fois il était riche. Il croisait à nouveau Ellen, l’invitait à le rejoindre. Il lui offrait une somme d’argent considérable, une somme qui pouvait changer sa vie, qu’elle ne pouvait refuser, une liasse de billets mous et froissés dédaigneusement qu’elle contemplait de ses beaux yeux verts médusés. Il la ramenait chez lui, la prenait brutalement. Il l’humiliait, lui faisait prendre des poses, répéter certaines phrases. Au fil des jours, il l’habituait à obéir comme une esclave, comme une machine…Soudain, Otoshi se figea.
Des souvenirs venaient en nuées interrompre sa rêverie, la défigurer. D’abord, les regards de jeunes enfants, au bord d’une piscine (si jeunes que le plus petit portait encore des brassières), qui se moquaient de lui. Ailleurs, une femme, dans la rue, quelques mètres devant lui, qui se retournait brièvement, le fixait, puis se mettait à accélérer le pas. Il revit l’éclat de rire incompréhensible d’un couple de voisins, il y avait de cela dix ans ou plus, comme il les saluait en passant. Les visages méprisants de diverses figures de l’autorité qui l’avaient accompagné tout au long de sa vie dansèrent devant lui. Une vague de haine et d’amertume le submergea. La pensée qu’il était en réalité pauvre, et seul, une nullité sociale, le terrassa. Quelle misérable existence, que celle d’un homme pour qui une simple tasse de thé à l’Aquarium était déjà un luxe, qui rêvait à la richesse, à la popularité, aux succès féminins, et dont la vie rêvée, qu’en théorie il contrôlait, s’avérait une collection de fantasmes sales, sans beauté et sans amour. Il eut une envie brutale de retourner tous les jours à l’Aquarium, de croiser à nouveau Ellen, et cette fois de s’humilier devant elle, de l’implorer de le gifler, de le battre, de lui cracher dessus. Mais à nouveau, son fantasme lui échappa. À nouveau, Otoshi se sentit méprisable. Non, même cela, Ellen ne le ferait pas. Elle ne pourrait pas suivre les désirs d’un homme tel que lui, incapable d’accepter la réalité, usant de subterfuges grossiers pour la supporter. Ses larmes étaient abjectes, il ne méritait même pas une mise en scène sadique. Son regard fut attiré par l’obscurité de la baie vitrée. Mais alors qu’il s’était jeté en imagination dans le vide, une pensée vint le heurter, le surprendre à la manière d’un animal ; un animal familier qui joue et qui attaque son maître pour lui faire perdre l’équilibre. Il leva la tête, regarda le barman derrière son comptoir, contempla un instant les poissons qui allaient et venaient sur les murs. « Ces images sont en moi. Toute cette haine et ce mépris viennent de moi. De moi seul. Je suis en train de me punir d’avoir désiré cette femme. Et comme ce désir me terrifie, je m’épuise à le transformer et le dissimuler ; à le condamner tout en l’approuvant ; et tout cela, c’est encore moi. Le sommeil, la veille, les rêves, les fantasmes, les souvenirs, le Moi les distingue mal. Cette femme, l’image de cette femme ; le Moi réel, et l’image de ce Moi en moi, est-il possible de les séparer ? Ils se fondent les uns dans les autres, naissent et meurent en se contaminant. Ne sont-ils pas des tableaux éphémères, des créations en sursis ? Et nous avançons comme possédés par des avatars successifs de cette conscience qui est le Moi, et qui dans sa durée même n’a pas la force de se maintenir mais respire seulement, et luit par intermittences, comme les reflets de la lumière dans l’eau, glissant sur les écailles de poissons endormis. »
Était-ce le Satori ? Otoshi flottait doucement vers la béatitude quand la vie vint à nouveau se moquer de lui et le jeter dans l’angoisse : la porte de l’Aquarium s’ouvrit, et Ellen entra dans le bar.
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K-G Muller
