On ne compte plus les articles dithyrambiques sur Preston McManning et son « exploit du millénaire », ce premier pas sur Mars qui n’est pas tant « un grand pas pour l’humanité qu’une mutation décisive de notre espèce », selon la formule d’un commentateur d’extrême-droite. Certes, comment ne pas admirer cet orphelin né dans les quartiers pauvres de Belfast, ce transfuge de classe qui, sans être passé par l’université, gagnait son premier million à seize ans et construisait son premier prototype de fusée à deux jours de sa majorité (voir notre article du 25.06.2034, La Planète dont le cosmonaute est un enfant) ? Et pourtant, une fois le triomphalisme retombé, ce storytelling digne des meilleures équipes de communicants américains ne peut occulter les questions qui ne manqueront pas de se poser à brève échéance. En interview, les réticences du héros sont autant d’indices des sujets qui fâchent. L’ONG Justice for Climate chiffre à 175 l’indice climat de cette expédition, ce qui a braqué une partie de l’opinion mondiale, quand on sait les tragédies récentes à Kuala Lumpur, Lagos ou Manille, imputables à chaque fois au réchauffement climatique. Interrogé sur le bilan carbone de son expédition, l’intéressé préfère botter en touche : « Personne ne peut ignorer le triste état de notre planète : à ce stade, je pense que l’humanité trouvera sa survie dans les étoiles, c’est pour ça que je me bats ». La journaliste Mirèle Waukesh, dans les colonnes du Guardian, s’étonne quant à elle « que l’on se focalise encore sur des caprices de milliardaires dignes des films de Marvel quand sur la planète tant de gens meurent de faim ». Mais les réactions les plus violentes concernent l’équipage du vaisseau de cette « première colonie stellaire ». Des couples cisgenres, hétérosexuels, destinés à peupler une planète vierge. « On voit bien la place attribuée à la femme dans l’inconscient des concepteurs de ce projet : on suit les schémas socio-typiques traditionnels : un rôle passif, purement reproductif, loin des postes de décision et de l’égalité ; comment nier la sujétion, l’oppression de genre quand elle est aussi évidente que le nez au milieu de la figure », s’amuse Mélanie Bexler-Klein, enseignante-chercheuse en sciences-sociales à l’université de Bretagne-Sud. « On peut dire que le patriarcat a encore de beaux jours devant lui ». La composition ethnique de l’équipage a également nourri les feux de la critique : que des blancs, à l’exception de Perry Rodriguez, dont le père est latino, seul racisé à bord. « McManning renforce le mythe de la supériorité blanche », déplore le révérend Bankaru Johnson. « Où sont les racisés ? Il n’y a que des blancs : est-ce parce qu’ils vont fonder une
colonie ? » ironise-t-il, avant d’ajouter : « c’est quand même un message négatif envoyé à nos frères et soeurs de couleur ». Quant au drapeau arc-en-ciel fièrement arboré et planté sur la planète rouge, l’activiste trans Mellow Kult recadre : « Notre communauté est habituée aux mesures cosmétiques et au pink-washing. On peut saluer une initiative qui va dans le bon sens, mais comment accepter l’absence de cosmonautes trans au sein de l’équipage ? Quand on sait que pour la seule année 2034 il y a eu plus de cent vingt-cinq incidents violents envers des personnes LGBTQIIAASVWX++ rien qu’aux USA, on se dit qu’un simple drapeau n’est pas à la mesure de l’enjeu : c’est même nettement insuffisant. Ce matin même, un nouvel incident a eu lieu à Melbourne ». Sa gorge se serre : « quand cela s’arrêtera-t-il ? » Avant de conclure : « Changer de planète est inutile, tant qu’on ne changera pas de système. »
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