Sur le Lac

Le couple Sherwood venait chaque été passer les vacances et chaque hiver passer Noël dans une grande maison grise qui donnait sur un lac, au bord de la forêt ardennaise. Madame Anvers -la mère de madame Sherwood- y résidait l’année entière et s’y ennuyait depuis son veuvage. La venue de sa fille et de son gendre animait donc cette vie incolore, jetant de la lumière dans ces longs couloirs, ces étages déserts. Après quelques jours tous les sujets de conversation étaient épuisés, mais le couple savait se rendre utile. Il restait toujours une question juridique en suspens, un litige qui agitait le voisinage, ou un problème pratique à résoudre. On les entendait tout le jour, et parfois jusque tard dans la nuit. La vieille dame passait sur ce désagrément. Car outre que la maison était très grande et les couloirs labyrinthiques, si bien que l’on pouvait toujours se réfugier quelque part, les Sherwood emmenaient toujours avec eux leur fille, Ariana, une enfant pâle et délicate, à la beauté fragile. La vieille dame et l’enfant se ressemblaient : un silence profond les entourait toutes les deux, et la vision fugitive de sa petite fille, glissant entre deux portes, un livre ou une poupée à la main, consolait la vieille des innombrables souffrances du corps, des mauvais souvenirs ou de certaines angoisses insaisissables.

Ainsi, chaque année, l’été voyait les Sherwood se disperser à travers le parc à la recherche d’un peu d’ombre, et chaque année, le repas de Noël réunissait la famille autour d’un grand feu, quand la neige recouvrait le parc immense et quand la glace bleue figeait l’étang au coeur des bois.

Pour ne pas rester seulement entre soi, madame Anvers avait l’habitude pour le réveillon d’inviter un voisin, Pierre, dont les parents habitaient la propriété attenant à la sienne. Pierre Mandiart était un jeune homme à l’allure souffreteuse, très maigre, le visage prématurément creusé par l’insomnie. En société, il faisait de grands gestes maladroits qui révélaient un tempérament nerveux et, ne sachant que faire de lui-même, jetait de toutes parts de longs regards anxieux. On devinait en lui un déséquilibre secret, une disproportion, un malaise indéfinissable qui transpirait de toute sa personne et se communiquait même à ses proches. Ses manières taciturnes contribuaient à l’isoler encore davantage. Il était intelligent, mais se trouvait parfois sujet à des crises. Il avait quitté l’université sans diplôme, et, renonçant finalement à Paris, il avait vécu quelques années dans une sorte de réclusion volontaire. La solitude avait encore accru sa sauvagerie, mais l’avait compensée par l’étude. Cette vie de veilles lui avait valu une culture vasteet atypique, et son goût prononcé pour les arts. En définitive, c’était cette passion, qu’il partageait avec madame Anvers, qui lui avait ouvert les portes de sa maison. La vieille dame s’était intéressée à Mandiart: elle crut comprendre ce jeune homme si solitaire, qui lui ressemblait par certains côtés. Elle eut pitié de la timidité qui le paralysait souvent, de sa sensibilité maladive. Elle voulut s’en occuper, et fut aussi sensible à certains égards que Pierre avait pour elle, à certaines délicatesses qu’elle seule, parmi son entourage, savait remarquer. Enfin elle se prit d’affection pour cette figure des limbes, pour ce destin avorté faute d’avoir été compris. Elle crut voir dans la solitude le signe de l’originalité, et dans cette souffrance, la marque d’un coeur noble. Sans qu’il se soit confié à elle, elle lui prêtait une vocation, des ambitions littéraires. Elle oublia le reste. Et on comprenait très bien comment ces idées avaient pu venir à la vieille femme sans qu’il en eût parlé, à son air rêveur, à certains enthousiasmes subits qui le prenaient quand la conversation passait sur l’art ou sur les livres. Pourtant, il n’avait jamais rien montré à personne. Dans la région, on regardait toujours le fils Mandiart avec un petit air de commisération, comme un malade ou comme un inutile. Madame Anvers ne s’en souciait pas.

Ainsi, chaque année, Pierre, les époux Sherwood, Ariana et sa grand-mère se retrouvaient. Sans que l’on pût ni que l’on cherchât même à l’expliquer, Pierre et Ariana se comprirent immédiatement: une affinité secrète reliait l’un à l’autre le jeune homme fané et la jeune enfant. Malgré sa bizarrerie, madame Anvers tenait Pierre au-dessus de tout soupçon. Son gendre et sa fille ne se méfièrent pas non plus: il n’y avait là rien de choquant, et comme Ariana semblait contente de passer du temps avec Pierre, on toléra cette amitié entre un adulte et une petite fille et on accepta ses visites.

*

La première fois que Pierre vit Ariana, elle le frappa douloureusement. Elle lui parut d’abord extraordinairement belle, mais d’une beauté rare et presque irréelle que l’on attendrait non de la vie mais d’une oeuvre d’art. Il lui était difficile, même après des mois, de préciser cette impression initiale. Il semblait se mêler à cette petite fille bien vivante une séduction troublante et artificielle, celle d’une gravure ou d’un portrait, auxquels, au-delà de la ressemblance, ne manquent jamais de se mêler des éléments étrangers, les songes et les désirs de l’artiste. Elle avait un visage diaphane, lunaire, le nez droit, les traits parfaitement réguliers; le dessin de ses lèvres très rouges était pur et net. Ses longs cheveux noirs encadraient son front pâle et tombaient sur ses épaules en vagues sombres; ils prenaient sous la lampe des reflets roux. Mais ce qui bouleversait Pierre plus que tout autre chose, c’étaient ses deux yeux aux pupilles dilatées, fixes, intenses, tantôt gris, tantôt bleus, où il croyait voir par intermittences un regard adulte; c’était sa manière étrange de glisser sans bruit vers les gens et les choses, grave mais sans tristesse ni affectation; de paraître toujours occupée d’une pensée secrète, ou figée dans la contemplation d’un objet extérieur, et comme perdue dans cette contemplation. Il y avait là un mystère qui l’effrayait. A son rire, pourtant, timide et silencieux, qui révélait ses petites dents blanches et réchauffait ses yeux pour un instant, on se rendait compte que ce n’était qu’une enfant et, cette étrange peur passée, on se prenait à l’aimer. Elle portait un pull bleu marine ce jour-là, avec de grandes rayures rouges.

Ariana ne semblait pas avoir d’amis, ni jamais chercher à se lier avec d’autres petites filles de son âge. Peut-être se sentait-elle seule; ses parents s’en inquiétaient, mais elle ne se plaignait pas. Pierre et le chat de la maison étaient ses seuls compagnons de jeu. Souvent, le chat venait se coucher contre elle, immobile dans sa chaleur; il fermait les yeux, mettait son museau entre ses pattes et il restait longtemps ainsi, sur ses genoux, à ronronner, et leurs respirations se mêlaient doucement dans le silence.

Pierre observait ce couple étrange et touchant, et en ressentait quelque chose d’infime, qui ressemblait à de la jalousie. Il était troublé par le sentiment d’admiration et de dévotion, de respect intimidé qui le saisissait devant une petite fille. N’était-ce pas l’inverse qui aurait du se produire? Il sentait sa propre assise d’homme adulte minée par cette fascination qui inversait le rapport de forces, et sa volonté mise en péril par le regard de cette enfant qui semblait parfois le percer à jour. Il cherchait donc à la fois à lui plaire et à garder ses distances, à préserver son autorité, son rang. Ces contradictions le mettaient mal à l’aise. Toujours et partout, il était misérable, jusqu’au milieu de leurs jeux d’enfants. Il ne pouvait rester avec elle et il ne pouvait s’en aller. L’invention continuelle, la fantaisie, l’imagination qu’il fallait déployer avec elle avaient quelque chose d’épuisant pour ses forces déjà usées. Il lui semblait pourtant, en certaines occasions, que son être réel, profond, s’exprimait uniquement alors, avec une enfant. Mais malgré  le charme étrange de ces moments, au milieu même des jeux et des histoires, il ne pouvait se retenir de mêler à ses propos quelques allusions cyniques, un peu du venin qui le brûlait.

Ils jouaient souvent à la poupée. Leurs rôles étaient bien distincts. Il travaillait, Ariana s’occupait du ménage. Les enfants, deux peluches miteuses, devaient la plupart du temps aller à l’école. Ariana répétait indéfiniment ce genre de scénarios. « On dirait que tu emmènerais les enfants à l’école. » Pierre se lassait vite.

 » Ah non. Les enfants doivent travailler. Qu’ils ramènent un peu d’argent à la fin.

–Ils travaillent avec toi alors? Ils t’aident? » Elle reprenait aussitôt.

–Non. Justement ils ne m’aident pas. Ils ne sont pas sages, alors je les envoie au Goulag. Allez, ouste! Au Goulag!

–…Au Goulag? Bon, pendant que les enfants sont au Goulag, toi on dirait que tu rentrais à la maison… ». Et Ariana continuait ainsi. Les enfants sont naïfs, et insensibles à l’ironie.

De retour chez lui, Pierre cédait parfois à l’écoeurement, la honte le submergeait. Et, s’adressant à lui-même, il répétait certains mots, certaines phrases, en tirant un vague plaisir. « Je te hais! J’ai envie de crever. Crever! » La pureté, la joie innocente avaient manqué à sa vie, peut-être justement par excès d’innocence, de cette innocence craintive qui obéit, s’abstient, et garde ses distances. Pierre maudissait souvent sa vie: cette existence tardive, enfermée, solitaire, où le désir était confiné, où l’amour n’était qu’une obsession, vaine, épuisante, une torsion des nerfs où entraient de la contrainte et du remord. Par son cynisme déplacé, il craignait à son tour de tout gâcher pour Ariana, de salir mesquinement une autre vie, une vie unique. Une expérience malheureuse pourrait suffire, sans retour possible.

Quand il était pris de remords, Pierre cherchait à tout prix un moyen de faire plaisir à la fillette et la gâtait tant qu’il pouvait. Il lui offrait de petits cadeaux, ou encore l’emmenait se promener au village ou dans le parc immense qui entourait la maison. Ces promenades finissaient parfois avec une pointe de mauvaise humeur, parce qu’Ariana aurait voulu se rendre sur l’île, qui se dressait au beau milieu du lac: une expédition qui nécessitait de prendre la barque, ce qui lui avait été défendu par son père. Elle avait beau eu plaider, rien n’avait pu convaincre M. Sherwood: la barque était vieille, sans doute hors d’usage, et le lac était profond. Pierre songeait souvent qu’il pourrait facilement désobéir. Que risquaient-ils? Il se représentait la joie qu’éprouverait Ariana à cette idée, les souvenirs qu’elle ne manquerait pas de garder d’une telle aventure; ces souvenirs la lieraient à lui plus profondément encore, cette joie compenserait ses écarts, ses remarques, et il serait sauvé.

Ces accès de cruauté involontaire qui le prenaient avec Ariana cessaient en général aussi soudainement qu’ils lui étaient venus; mais ses remords ne disparaissaient jamais tout à fait; tout au plus se mettaient-ils en sommeil, attendant une occasion de revenir le tourmenter plus cruellement encore. Il avait conscience, pourtant, d’exagérer ses défauts, cette impatience occasionnelle, cette malveillance insinuante qui se cachait derrière ses pauvres plaisanteries. Surtout, il s’exagérait leurs conséquences. L’enfant ne l’écoutait pas, continuait à jouer. S’accuser ainsi, n’était-ce pas se faire bien plus important qu’il n’était? Il entrait sans doute beaucoup d’orgueil dans cette autocritique. En réalité, -de cela, il était sûr- il prenait surtout plaisir à se déchirer lui-même. Il se rendait souvent compte de la vanité de ses scrupules. Il était juste un adulte, pris hors de son élément. Il exprimait de cette manière imparfaite son trouble et son incertitude. Ces choses ne faisaient de lui ni un démon ni un dénaturé.

*

Non, vraiment, il s’accablait d’incidents minuscules, d’une somme de riens, et en pure perte. Il n’était ni méchant, ni mesquin, ni vil, ni insensible, ni corrupteur, ni corrompu. Il n’avait ni à s’excuser ni à se justifier, et rien à expier, mon Dieu ! Il aimait cette enfant, et il semblait bien qu’il lui plaisait aussi. Malgré leurs différences, ils étaient heureux d’être ensemble. L’âge n’y faisait rien, c’était affaire de magnétisme. Parce que c’était lui, parce que c’était elle. Il se consolait ainsi des nuits entières, tentait d’éloigner le remords et la haine par la seule force du souvenir. Il se rappelait avec délices le jour où un chien noir avait attaqué Ariana, déchirant même sa robe, et comment il l’avait secourue et mis le chien en fuite. Après le danger, paralysée de frayeur, ses joues pâles striées de larmes grises, elle s’était longuement blottie contre lui, dans un mouvement de gratitude et de tendresse naïve. Une autre fois, ils s’étaient baignés à la piscine municipale, et il se souvenait du frémissement intense qui l’avait parcouru en la voyant si jolie, en contemplant ses pieds aux orteils minuscules et parfaitement alignés, et ses mollets découverts, déjà brunis par le soleil et rayés de griffures. Parfois, il lui semblait qu’il lui suffirait de se la rappeler éternellement ainsi pour être heureux; c’était en somme une image qui le possédait. Il adorait cette enfant comme un portrait, comme une icône. Et quoi de plus naturel, pour un artiste? Seule lui importait la beauté, la rare et idéale beauté qu’il avait su apprécier à sa juste valeur. Un jour, qui sait? Peut-être parviendrait-il à la fixer, à la transmettre dans une oeuvre d’art. C’était tout ce qui importait; la vie, la vie triviale n’était rien en comparaison de tout cela, et il lui semblait qu’il n’y attacherait jamais plus aucune importance, maintenant qu’il connaissait les joies de cette contemplation parfaite et désintéressée.

*

Quelques années passèrent. Ariana était une petite fille à la beauté troublante et au regard étrange. L’école la trouvait assidue et appliquée, réfléchie, mais elle vivait sans une amie, sans un camarade. Elle était belle et silencieuse: on la trouvait hautaine, et on la délaissait. Et comme à plaisir elle s’enfermait et s’absorbait chaque jour plus profondément en elle-même. Etait-ce indépendance, maturité, ou détresse? Etait-elle heureuse? Ou triste? Ou souffrante? Elle ne disait rien. On s’inquiéta. Fallait-il la changer d’établissement? On voulut la faire suivre, comprendre, expliquer: rien n’y fit, l’énigme demeura. Les séjours dans les Ardennes devinrent de plus en plus longs. Une année, elle ne rentra pas. Les fêtes passèrent et elle resta dans la grande maison grise avec sa grand-mère et le chat qui ronronnait sur ses genoux. Pierre en fut très heureux, car il passait également l’hiver dans les Ardennes. Il était souvent malade, et lui aussi, il était seul. Il ne se voyait aucun avenir, et doutait cruellement de ses capacités. C’est pourquoi il fut très surpris quand on lui proposa de donner des cours à la petite fille, des cours de français, de mathématiques, de dessin. Le jeune homme accepta avec joie.

Pierre vint donc tous les jours chez madame Anvers donner des cours à Ariana, et ils passaient chaque matin plusieurs heures à travailler ensemble. Elle écoutait sagement la leçon, et posait sur lui de longs regards bleus qui semblaient saisir bien des choses, qui semblaient en dire encore bien davantage. Elle paraissait intuitivement saisir la beauté de certains paysages, de certains poëmes, des sentiments vagues, des vapeurs grises, des nuances dont Pierre n’avait encore osé parler à personne. Surtout, elle semblait le comprendre, lui.

Elle se mit à lire beaucoup, et des auteurs parfois difficiles, qui n’étaient pas de son âge. Il voulut lui apprendre l’anglais, lui lut Edgar Poe. Elle eut peur, mais il crut voir qu’elle ne s’ennuyait pas. Alors il lui parla du poète et d’Annabel Lee, sa fiancée mystique, dans son royaume près de la mer; et ils rêvèrent ainsi ensemble, par un après-midi miraculeux. Longtemps il avait désespéré de trouver jamais quelqu’un qui pût communier de la sorte avec lui, dans cet amour morbide et poétique. Mais quand il interrogea Ariana, elle fut incapable de répondre à ses questions. Un silence gêné et humiliant fut tout ce qu’il obtint. Ce fut pour Pierre un avertissement. « Je suis fou, ridicule! se dit-il. Elle est beaucoup trop jeune. ». Ce n’était rien qu’une petite fille: elle était malléable parce qu’elle ne savait rien encore; elle était docile parce qu’elle était timide; elle se laissait faire parce que c’était ce qu’on attendait d’elle. Et pourtant, quand il regardait Ariana, un espoir mystérieux s’emparait de lui. Ses yeux…elle comprenait, elle voyait…comment en douter devant la gravité presque magnétique de son visage, devant ce regard intense et sans âge qui, tranquillement, se perdait dans le sien? Et quand elle souriait, une attraction irrésistible l’enchaînait à elle, l’enchaînait malgré lui. Le savait-elle ?

Un soir, juste après le dîner, Pierre et Ariana se trouvaient seuls, dans la salle de billard. Pierre savait qu’il lui fallait rentrer, mais, repoussant ce moment, il restait indécis et errait avec son élève dans cette vaste pièce qui s’était transformée petit à petit en un genre de débarras ; on y avait entassé toutes sortes de bibelots et de vieux jouets dépareillés dont on ne voulait plus. En souvenir de leurs anciens jeux, et ne sachant trop s’il fallait rire ou être sérieux, il prit machinalement une poupée à laquelle manquaient les bras, et se mit à la faire parler d’une voix ridicule en la faisant sautiller sur tous les meubles. Il n’était pas bien inspiré. Quelque chose le gênait, ses plaisanteries étaient poussives. Pourtant, Ariana, de bonne composition, finit par sourire et pour le suivre prit dans un panier poussiéreux une petite peluche, une souris un peu râpée dont, enfant ou animal, on avait semblait-il mordillé la tête avec application, et dont s’échappaient continuellement des petites billes blanchâtres. Elle fit faire quelques bonds à la souris puis la fit voler dans les airs jusqu’à la poupée de Pierre. Ils restèrent un moment à s’observer, chacun imitant les mouvements de l’autre. Puis Ariana rapprocha encore sa peluche de la poupée ; elle les fit danser comme un couple de valseurs. Pierre faisait la cavalière, suivait ses mouvements comme il pouvait. Soudain, les jouets s’embrassèrent, leurs bouches collées ensemble. Le silence était si écrasant que Pierre sentit confusément qu’ils risquaient d’attirer l’attention, et il se mit à rire, pour entendre le son de sa voix. Un instant, il lui sembla qu’Ariana le regardait, mais comme il levait la tête, il ne lui vit qu’un petit air fatigué. Il se sentit honteux, sans savoir pourquoi, jeta la poupée d’un geste large et théâtral où perçait le désarroi, cria « Bon, eh bien, la soirée est terminée » et se dirigea sans se retourner vers la porte.

*

Le lendemain, Pierre s’attarda une nouvelle fois dans la maison après son cours. Le soir tombait, et des ombres raides s’allongeaient dans tous les coins et le long des murs. Regarder par la fenêtre devenait douloureux, les yeux étaient fatigués par le jour pâle qui se fondait en un crépuscule blanc, au fond duquel on ne distinguait plus grand chose. Ariana s’était affalée sur le petit canapé du salon, et regardait la télévision. Elle n’avait pas allumé la lumière, et seul le rayonnement du poste l’éclairait un peu. Pierre s’amusa à regarder non pas l’écran mais les yeux d’Ariana ; son regard bleu-gris, fixé sur l’écran, reflétait toutes ces images, comme des yeux de verre, sans rien livrer d’elle-même. Pierre s’assit à côté d’elle. La jeune fille eut un léger sursaut, et tourna la tête imperceptiblement vers lui, puis se réabsorba sur l’écran. Elle resta un moment immobile, puis, lentement, d’un seul mouvement quasi mécanique, elle changea de position et se rapprocha de lui. Ses traits, éclairés par le poste, n’avaient jamais semblé si purs, si réguliers. Ses cheveux, tombant sur son cou de poupée, avaient un parfum lourd et sucré, presque amer. Son pull aussi laissait flotter autour d’elle une frêle odeur de lessive, de fleurs, de fruits, et enfin, masquée mais persistante, la lointaine odeur de sa peau. Elle avait la respiration pesante, ample, celle du demi-sommeil. Elle était contre lui, il sentait contre lui ce corps, une pression douce et légère, comme inconsciente; il sentait maintenant son battement sourd et confus, sa poitrine qui se soulevait, sa chaleur irradier calmement vers lui, le sang qui affluait sous la peau, pulsation lente, qui rythmait les ténèbres. On n’entendait rien qu’un souffle. « Merde, j’ai vingt-cinq ans se dit-il. »

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Il n’y tint plus. Alors il vint chercher Ariana le surlendemain, et la trouva qui parlait dans le hall à sa grand-mère. Elles ne l’avaient pas vu arriver. Il brusqua les choses. « Madame Anvers, je vous emprunte Ariana pour une petite minute…je vous la rends juste après. » La vieille se retourna, décontenancée, et le laissa passer sans dire un mot. Il contenait difficilement un rire fébrile. Il entraîna Ariana dans un couloir désert et se mit à chuchoter : « J’ai un secret à te dire. Les yeux de la petite fille s’illuminèrent et elle chuchota aussi.

–Qu’est-ce que c’est?

–Est-ce que tu veux aller dans l’île?

–Dans l’île? » D’abord elle ne répondit rien, mais se mit à sourire. Puis son visage devint grave tout à coup: un doute lui venait. « Mon père ne veut pas.

–On ne lui dira pas. C’est pour ça que c’est un secret. On ne va rien dire mais on le fera quand même.

–Mais quand est-ce qu’on ira? Maintenant? Une énergie nouvelle l’avait immédiatement saisie. Pierre la calma d’un geste.

–Cette nuit. Comme ça ils n’en sauront rien.

–La nuit? Mais comment? Elle avait peur.

–Tu monteras prendre ton bain et te coucher comme d’habitude, mais tu ne dormiras pas; tu garderas les yeux bien ouverts. Comme ça. Il écarquillait les yeux pour lui montrer mais aussi pour emporter son adhésion en la faisant rire et pour la rassurer. Tu attendras qu’ils soient dans leur chambre, et à minuit tu descendras l’escalier…tu as une montre?

–J’ai ça.

–Bien. Ca ira. Tu te lèveras comme pour aller chercher un verre d’eau. Et là, tu sortiras. Pense à mettre ta robe de chambre, pour ne pas avoir froid plus tard. Tu marcheras doucement pour ne pas faire de bruit. Je t’attendrai devant l’entrée. Tu crois que tu en seras capable? Elle eut soudain un petit air malheureux.

–Je sais pas.

–Bien sûr que tu en es capable. Tu es assez grande maintenant. C’est facile. Tu vas le faire, hein? Tu ne vas pas me laisser tomber? Promets-le moi.

–Mais s’ils ne sont pas couchés?

–Je le verrai bien, il y aura de la lumière à leur fenêtre. J’attendrai plus longtemps, c’est tout. Le tout c’est de ne pas s’endormir.

–S’ils m’entendent?

–Tu diras que tu avais soif et tu remonteras. Tu le feras, n’est-ce pas? Promets-le moi. Il la regardait droit dans les yeux en lui tenant les épaules, penché à quelques centimètres à peine au-dessus de son visage.

–D’accord… Promis. Et si je m’endors?

–Tu ne dormiras pas.

–Comment tu sais?

–Je sais. »

*

A Minuit, comme en rêve, et favorisée par le sort, Ariana quitta doucement la maison endormie. Pierre était là, dans l’ombre, qui l’attendait. La lune pâle illuminait le parc; l’herbe noire était semée de fleurs de verre. On voyait miroiter au loin les eaux du lac.

« Ariana! Enfin! Tu es venue! »

Pierre prit l’enfant par la main et ils se mirent à courir. De temps à autre, un rire silencieux secouait Ariana, quand dans la nuit laiteuse les hautes herbes accrochaient à sa robe leurs tresses grises. Ses cheveux noirs battaient sur ses épaules, contre son dos, contre ses tempes, s’accrochant parfois à ses lèvres vermeilles, livrant à la nuit leurs parfums. Pierre serrait dans sa main les doigts fragiles de la fillette, sentait à chaque foulée de cette course folle les vibrations répercutées de ce jeune corps, les mouvements de l’étoffe contre la poitrine d’Ariana ; il sentait ses propres muscles contractés, douloureux, ses dents serrées, son souffle inégal, la sueur qui le couvrait. Il pouvait suivre la montée de la peur qui refoulait la joie. Et dominant, recouvrant, résumant toutes les autres sensations, gagnant tout son corps jusqu’aux extrémités, le battement désordonné de son coeur.

Ils arrivèrent au lac; à quelque distance une ombre brumeuse annonçait l’île, trahie seulement par les fantômes longilignes de quelques bouleaux dans la nuit. Pierre détacha la barque en tremblant. Mais les rames n’avaient pas déchiré trois fois l’onde qu’Ariana se raidit soudain. Devant elle, perçant l’ombre d’un feu malsain, deux yeux fous et incompréhensibles la fixaient maintenant.

« Pierre? Qu’est-ce qu’il y a?…Pierre? Attends… » Il y eut un silence. On entendait seulement le plongeon régulier des rames et quelques bruissements d’insectes. « J’ai peur…J’ai froid…Je veux rentrer…. » Un vent tiède agitait les frondaisons des arbres, faisant apparaître et disparaître quelques étoiles dans le ciel. « Pierre…s’il te plaît….. ». Elle n’acheva pas. La petite fille se détourna, le corps tordu à demi vers la rive, jetant une prière muette dans le grand engourdissement de la nuit, mais la barque inexorable continua.

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