L’astronef de Kessler approchait de LM588X. Il atterrirait bientôt. Kessler était prospecteur pour Ecpurosis Corporation, un géant du minerai. Certaines tâches d’exploration et d’analyse étaient -pour l’instant, comme toutes les activités humaines- encore confiées à des humains, plus adaptables, plus créatifs que les machines. On les envoyait dans l’univers, de plus en plus loin, à bord de petits vaisseaux oblongs ou sphériques dans lesquels ils campaient à la surface de mondes hostiles. Peut-être coûtaient-ils moins chers que les robots, lesquels restaient fragiles. Il y avait plus de dix milliards d’humains et assimilés sur Terre, et au moins autant dans le cosmos. L’humain n’était pas, il fallait bien le dire, une matière première coûteuse.
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Kessler vivait seul. Le voyage intersidéral, brouillant la plupart des repères spatio-temporels, aggravait cette solitude. Il lui semblait parfois que son corps se confondait avec ce petit vaisseau qu’il occupait, dont il ne pouvait quasiment jamais s’extraire sans danger de mort et d’infinies précautions. Et son esprit, lui, se cognait aux parois de son crâne comme son corps butait sur l’habitacle, prisonnier de lui-même. La pauvreté de la cabine, de ce lieu de vie qui lui semblait une espèce d’utérus (le fait de tirer son oxygène de réservoirs ou de bouteilles, d’être toujours attaché à quelque chose par des câbles lui rappelait un fœtus et son cordon ombilical), accroissait encore l’impression d’irréalité de son monde intérieur : ses pensées, ses souvenirs ne correspondaient plus à rien de matériel ; les lieux, les êtres, les objets du passé, rien n’existait plus jamais devant lui. Il n’était pas amer. Il préférait vivre ainsi, dans ce vaisseau en forme de cigare où chaque centimètre était compté, que dans un espace tout aussi restreint auquel il aurait eu accès sur Terre ou dans les colonies terraformées. Partout, la place et l’oxygène manquaient. Une vie abstraite et restreinte, c’est ce que tout le monde vivait désormais, et on passait de chambres qui n’étaient plus que des cellules monacales ou carcérales à des espaces indéfinis et des foules indénombrables, des quantités inépuisables de passants qui vous heurtaient, vous encastraient, vous entrainaient, finissaient par vous absorber. On se perdait au milieu des corps, dans des couloirs, des halls, des tunnels, obsédé par la crainte d’enfreindre un règlement, de se faire remarquer, d’émettre un son, d’avoir une odeur, de la salive, des microbes, de heurter quelqu’un, de peser, de gêner, d’être encore trop vivant pour la collectivité.
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Et puis, sa prison lui valait un bon salaire. ECP était généreux. ECP lui ouvrait les infinis de l’exploration spatiale, toutes les possibilités des exoplanètes ainsi que toutes les possibilités d’action que l’argent libérerait un jour pour lui : acheter son propre engin spatial, avoir sa propre maison, une propriété sur Mars, ou même sur Terre. En attendant, il vivait l’oeil rivé sur ses écrans. Hollywood n’existait plus, mais Kessler continuait d’en consommer les productions au cours de ses longues missions, quand il n’hibernait pas. Leurs images avaient fini par acquérir autant de force en lui que ses souvenirs personnels. Il avait maintenant un rêve californien, dont les limites étaient floues, qui entrait en compétition avec sa propre expérience de la Terre. Une villa, une piscine, des corps bronzés, athlétiques. Une ou plusieurs femmes superbes au bord de l’eau bleue, sous des palmiers. Sans hommes, sans autorité, sans rival. Cet idéal était encore très abstrait, irréel, dérivant de films ou de magazines d’un lointain passé terrestre. Parfois, ses désirs le poussaient vers des images encore plus anciennes de choses qu’il n’aurait même pas pu comprendre, et qui pourtant faisaient partie de son univers mental. Des rêveries néo-coloniales, des paysages édeniques, décrits par des occidentaux fatigués, malades ; de vastes panoramas tropicaux, avec leurs climats doux, leur faune et leur flore colorées, contrastant avec l’hiver européen, les ciels gris de vieilles villes froides. Cingler vers les Indes. Partir à Tahiti.
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La petite planète se présentait devant lui, elle était sur son chemin, à bonne distance d’un Soleil rouge.
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Il attendit les premiers résultats de l’analyse automatique. Nets, sans appel : atmosphère irrespirable pour l’homme, surface explorable en combinaison standard. Températures à -170 degrés Celsius. Ses caméras lui renvoyèrent depuis l’espace des images d’un paysage désertique, montagneux, dont la monotonie n’était rompue que par la présence d’un vaste cratère à faible distance du vaisseau. Le cratère semblait entouré de nuages d’une substance toxique. Partout la lumière était aveuglante, se reflétant durement sur des étendues de schiste. « Je sortirai demain pour quelques prélèvements rocheux. Je sens que je ne m’attarderai pas », se dit Kessler en ouvrant une ration. Une bouillie jaune et sucrée s’écoula hors du paquet. Il fit une grimace de dégoût.
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Le lendemain, il sortit en combinaison. Isolé du froid, il avançait dans ce désert monotone sans pouvoir se réperer autrement qu’avec l’aide de son drone. Il ramassa quelques échantillons, envoya une sonde souterraine qui ne releva rien d’intéressant. Monté sur une colline, il observa le cratère gigantesque au-dessus duquel on pouvait voir à l’oeil nu des fumées en suspension d’un violet tirant sur le noir. Kessler se demanda s’il valait la peine de s’en approcher, conclut par la négative et s’en revint à l’astronef. La perspective de multiplier des forages pendant plusieurs mois sur ce rocher désolé le déprima. Il dormit, fit quelques rêves absurdes dont il ne se souvint pas au réveil. Le jour suivant, alors qu’il s’apprêtait à revêtir sa combinaison, son œil fut attiré par un clignotement sur sa console. L’analyse de l’air et de la température en surface le sidéra : 78,087% diazote, 20,95% dioxygène, 0,93% argon, 0,041% dioxyde de carbone, etc. L’atmosphère était identique à l’air terrestre. Le thermomètre indiquait 25 degrés Celsius : une journée d’été. Les instruments étaient-ils déréglés ? L’ordinateur de bord pouvait dysfonctionner, mais à quel point ? Kessler s’inquiéta même pour sa possibilité de retour, sur un vaisseau aux circuits endommagés, mais aucun des systèmes de contrôle n’était en alerte et les scans de sécurité ne donnèrent rien. Il sortit en combinaison, se dirigea vers le cratère.
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Le paysage avait changé : devant lui s’étendait une plaine herbeuse, coupée par une rivière. Toute une flore se montrait à lui, des bosquets d’arbres, de grandes fleurs étendant de larges feuilles, ouvrant des corolles de couleurs vives, oranges, rouges, turquoises.La planète semblait s’être terraformée spontanément, en une nuit, au mépris de toutes les lois du développement organique et animal sur Terre. Kessler craignit une hallucination liée au manque d’oxygène et courut jusqu’à l’astronef. Une fois dans le vaisseau, il se déshabilla, respira quelques minutes, calmement. Rien. Mais par le cockpit, il pouvait voir les abords immédiats du vaisseau : l’hallucination ne disparaissait pas. Les analyses de l’atmosphère en surface étaient sans appel une fois de plus : l’air était respirable, semblable à la virgule près à celui qui emplissait les poumons de milliards d’êtres humains. Kessler résolut de continuer à respecter les protocoles de sécurité, ré-enfila sa combinaison, vissa son casque et sortit du vaisseau. Le silence qui l’entourait était pesant et rendait d’autant plus irréels ces arbres, ces fleurs entre lesquels il devait évoluer désormais. Il filma tout ce qu’il put, envoya le drone en reconnaissance et commença à prélever des échantillons de végétaux. Il ne rencontra pas un animal durant toute son exploration. Après une dizaine d’heures de prospection, Kessler regagna son vaisseau. Les images du drone montraient à présent une forêt ininterrompue sur toute la surface de la planète. Kessler rédigea son rapport et s’endormit.
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Le lendemain, nouveau changement : un bruit infernal le réveilla, une cacophonie de cris, de chants, de vibrations, de crissements. Des oiseaux volaient dans les airs, nichaient dans les branches, des insectes passaient de fleur en fleur en vrombissant. Il sortit, incrédule. Alors que des aras hurlaient autour de lui, que des colombes se posaient sur ses bras, Kessler vit à quelques mètres un chien, qui s’avançait en remuant la queue. Bête, familier. Il retira son casque.
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Les jours suivants, le chien suivit Kessler dans toutes ses courses. Kessler le fit rentrer dans le vaisseau : le mirage ne se dissolvait pas. Le chien finit par habiter avec lui l’astronef. Les fleurs, les arbres, qui au départ semblaient irréels par bien des aspects ne le choquaient plus. Il était presque impossible à Kessler de distinguer LM588X de n’importe quelle île du Pacifique. Relisant ses rapports, il eut le sentiment qu’ils ne convaincraient personne chez ECP. L’exploitation minière n’avait pas grand sens dans ce contexte. Fallait-il repartir ? La question de la nourriture ne se posait pas encore, il avait devant lui plusieurs années de rations.
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Le chien devint irritable, semblait suivre la piste de quelque chose, se lançait, s’arrêtait brusquement, revenait sur ses pas, multipliant les détours. Il gémissait devant Kessler. Kessler finit par le suivre et se retrouva devant le cratère. Celui-ci formait à présent une sorte de lac, dont les eaux bleues, limpides, étaient désormais entourées de palmiers. Au bord du lac, il aperçut un village de huttes. Entrant et sortant de ces huttes et s’ébattant au bord de l’eau, des femmes semblaient l’attendre. Il s’approcha : elles étaient nues. C’est alors que Kessler fut cloué par une évidence : la planète dialoguait avec lui. « Elle analyse mes pensées, se familiarise avec elles progressivement. Probablement quand je dors, se dit-il. Tout ce qui apparaît est fait pour moi, les lois de ce monde répondent à la matière même de mon esprit. »
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Un village d’amazones lascives se trouvait aux abords d’un lagon paradisiaque, attendant le bon vouloir de Kessler. Celui-ci se rappelait bien l’état de la planète quand il y avait atterri. Ces changements défiant toutes les lois de la physique et de l’expérience lui faisaient craindre de vivre dans un monde factice dont l’illusion pouvait s’écrouler à tout instant. Mais il compara cette évolution à celle que l’homme infligeait à la Terre, qu’il transformait de manière parfaitement logique et compréhensible en une sorte d’enfer, et il rejeta sa méfiance. La force qui modifiait ce monde était visiblement bienveillante. Son vaisseau, sa vie antérieure au service d’une compagnie de prospection multi-planétaire, ses idées, ses ambitions, tout lui parut mesquin. ECP et sa planète en partie détruite, bientôt inhabitable, en proie à des appétits incontrôlables, semblait un ogre stupide et cruel. On lui tendit une mangue : il y mordit et la trouva délicieuse. Il ne retourna pas à l’astronef.
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Alors, Kessler vécut parmi les amazones, en choisissant certaines pour partager ses nuits. Il ne s’approchait pas encore du lac. Une ultime résistance l’en éloignait. Les amazones semblaient au départ interchangeables, mais au fil des semaines l’une d’entre elles réussit à parler sa langue, ce que les autres s’abstinrent de faire, se contentant de le regarder en silence et de coucher avec lui dès qu’il le souhaitait. Il nomma sa compagne Ava. Tous les soirs, elle nageait le long de la plage, lui proposant de l’accompagner. Kessler, qui n’était pas bon nageur, restait au bord. Un soir, pourtant, Ava se mit à nager si loin vers le large qu’il prit peur et la suivit. Le soleil froid dans son ciel rouge n’irradiait plus, mais l’eau avait gardé un peu de la chaleur de la journée. Après quelques minutes, Kessler s’y habitua. Levant la tête, il se rendit compte qu’Ava s’était encore considérablement éloignée de lui. Il l’appela, mais elle ne revint pas. Au contraire, elle semblait lui faire signe, l’inviter à la rejoindre. Kessler nagea encore vers l’horizon. L’eau froide et salée irritait ses yeux, et il commença à penser à l’abîme liquide qui s’ouvrait sous lui, peuplé d’on ne savait quoi ; étrangement, il ne s’en était pas soucié jusqu’alors. La similitude de LM588X avec la Terre avait comme anesthésié son jugement. Il rejoignit Ava ; entre les vagues, il distingua son visage, ses cheveux collés à ses joues, ses épaules nues. Et alors qu’il était près de la toucher, elle sembla soudain se replier sur elle-même, se vider, se dissoudre devant lui. A cet instant apparut à une dizaine de mètres, au jugé, un animal gigantesque qui leva lentement sa tête hors de l’eau. Dans une chair molle et translucide, semblable à celle d’une méduse, deux immenses globes noirs fixaient Kessler, deux pupilles sans orbite surmontant une gueule béante. En contemplant les restes d’Ava, Kessler sentit confusément que leur fonction était semblable à celle des leurres que pouvaient, sur Terre, agiter la lamproie ou d’autres poissons des abysses. Les mirages suscités menaient à la Gueule des proies potentielles, perdues par la pauvreté de leurs perceptions ou les limites de leur intelligence. De longs filaments se collèrent sur Kessler. Il lutta, les arracha ; leur matière s’écrasait en gelée sous ses doigts, mais d’autres se formaient immédiatement et revenaient se coller à lui, tandis qu’un fort courant se créait, qui l’entraînait vers les pupilles noires. Arrivé à deux mètres environ de la gueule, Kessler eut honte de la pauvre résistance qu’il opposait. Il eut un mouvement de colère et de désespoir, car c’était la fin, une fin laide et prématurée, qui discréditait sa vie. Il fut happé, se retrouva sur une langue qui le renversa cul par-dessus tête. Et soudain les dents le transpercèrent, brisèrent ses côtes et coupèrent d’un coup son corps en deux, dans un paroxysme de douleur ; puis ses deux moitiés séparées furent rejetées entre des molaires qui les broyèrent. Il désira perdre connaissance. Mais Kessler sentit encore le glissement hors de lui de ses entrailles, l’écrasement de tous les os, les nerfs, les chairs, la destruction de tout ce qui avait fait son corps. La conscience ne disparut pas encore pour lui : englué dans une salive épaisse, il fut emporté, avalé dans de violentes secousses qui le firent descendre sur les parois d’un boyau. Alors il se sentit confusément plonger dans un bain lourd et poisseux, un acide qui rongeait, brûlait, attaquait molécule par molécule ses chairs bouillies, macérées dans un supplice qui survivait à son corps même. Il tomba encore. Et enfin, incorporel, au-delà des affres de la matière mortelle, il se trouva pris dans une chute elle aussi spirituelle et sans fin, dans un abîme froid, dans d’absolues ténèbres. Et dans cette noirceur, il tanguait et roulait sans cesse, sans se fixer jamais, en proie au désespoir, à une tristesse indépassable, une inépuisable nausée, réduit à son élément primordial, la solitude éternelle d’une conscience malheureuse.
