Une créature étrange vivait il y a bien longtemps, dans une caverne sombre et solitaire. Anéros était son nom. Anéros ressemblait à un homme, petit et frêle, à la peau grise, au visage semé de rides et mangé par deux yeux rouges. Il n’aurait pu se décrire lui-même : car s’il s’examinait dans l’eau d’un étang ou dans les reflets de la pluie, il ne savait s’il était beau ou laid, jeune ou vieux, homme ou animal.
Il partait le jour dans les bois ou dans la montagne, à la recherche de fruits, de baies. Il voyait autour de lui les animaux courir, grimper ou nager avec aisance, se battre sans effort et vivre sans y penser. Mais lui, marchait courbé en deux, le souffle court, et trouvait les pentes rudes : ses gestes maladroits lui causaient toujours quelque mal. Il lui semblait qu’il n’en avait pas toujours été ainsi. « Suis-je vieux ? Suis-je malade ? » se demandait-il. De temps à autre, il était content de son sort et trouvait l’univers à sa convenance. Mais le plus souvent, las et endolori, il était hideux à ses propres yeux, et persuadé que tous les êtres vivants le méprisaient. Alors, il maudissait la création tout entière. L’été, il se nourrissait de fruits ; l’hiver, il rongeait des racines. Il disait : « Je ne chasse pas. » Mais il suivait les petits animaux du regard et se tenait le ventre, en claquant des dents. Il pouvait sentir le goût de leur sang, leur chair encore tiède. Comment était-ce possible ? Il lui semblait qu’il avait marché parmi les hommes autrefois. Des bruits de lances, d’épées, des chants et des paroles violentes traversaient son sommeil. « Est-ce que je rêve ces choses, ou est-ce que je m’en souviens ? » se demandait-il, et il restait une énigme pour lui-même. Le soir, il gémissait dans sa caverne, devant un grand feu qui brûlait des branches de sapin et fumait beaucoup. Et il éprouvait un plaisir secret à voir les branches, les aiguilles vertes rougir et se tordre comme si elles avaient mal.
Un jour, comme Anéros parcourait la forêt, il entendit chanter les oiseaux dans les branches. Il en eut d’abord du plaisir, il les imita, par des cris et des sifflements, et se mit à danser. Mais, bientôt essoufflé, il releva la tête et entendit ce qu’ils disaient : « Anéros ! Anéros ! Comme tu danses mal ! Anéros ! Comme tu es laid ! Va-t-en ! Disparais ! Non ! Reste, tu es si drôle ! ». Et la forêt semblait secouée d’un rire universel. Anéros s’enfuit dans sa caverne. Il se jeta sur le sol en gémissant, frappant de ses mains la pierre dure et froide, pensant : « Il est bon, il est juste que je souffre. » Il songea à la mort comme à une délivrance. Mais quand la faim le tenailla et qu’il se sentit faiblir, Anéros sortit à nouveau et retourna dans les bois. Il se maudit d’avoir voulu mourir, il se maudit d’avoir voulu vivre. Il recommença à cueillir des fruits, des baies, des noix. Alors qu’il en avait les mains pleines, des oiseaux vinrent voleter au-dessus de sa tête et se posèrent doucement, les uns sur son épaule, les autres sur ses bras, et tous picoraient dans ses mains sa récolte si abondante. Les oiseaux lui dirent : « Bonjour Anéros, nous te cherchions. La forêt semble vide, quand tu n’es pas là. » Anéros sentit un pâle sourire passer sur son visage et un étrange sentiment de gratitude l’envahir. L’idée lui vint que tous les animaux des bois étaient liés, et qu’il était l’un d’eux, ni plus, ni moins. Puis une pensée lui vint : « Ils viennent à moi pour manger mes provisions ». Alors il retourna dans sa grotte, plein de mépris, et honteux de sa joie comme de son chagrin.
Par une claire matinée de printemps, Anéros partit à la recherche de fruits et de fleurs. Dans les chambres de pierre qu’il habitait, il faisait froid et humide, et de mauvaises odeurs semblaient s’exhaler de leurs murs, ou sourdre des profondeurs du sol. Et souvent, pour égayer son logis et chasser ses mauvaises pensées, il jetait fleurs et branchages odorants en un tas qu’il enflammait, regardant les pétales noircir et les fumées monter vers le ciel. Il en restait un tas de cendres grises et un parfum lourd qu’il appréciait. Ainsi, Anéros quitta sa caverne et se dirigea non pas vers la forêt qui retient plus longtemps le froid et la neige, mais vers la prairie, qui se couvrait déjà de petites taches de couleur. Il marcha de la sorte quelques heures durant, courbé en deux, des fleurs des champs serrées contre sa poitrine, oublieux de toutes choses et le cœur content. De ses lèvres exsangues s’échappait le chuintement d’une chanson légère, et il songeait encore à prolonger sa course quand il aperçut au loin deux cavaliers. Pris de frayeur et tournant la tête en tous sens, Anéros chercha du regard un endroit où se dissimuler. Hélas, la prairie, vaste et plate, en était à peu près totalement dépourvue. Il crut deviner, à certains mouvements des cavaliers, que ceux-ci l’avaient vu eux aussi. Il était trop tard pour fuir. Anéros comprit, soudain, qu’il connaissait leur langage. Il s’avança vers eux. Il prépara mentalement des salutations à leur adresser. Il se perdait parmi des membres de phrases inusitées qui tournaient dans sa tête, et sa langue semblait se refuser par avance à le servir. Les cavaliers le rejoignirent au trot. Un homme, blond, vêtu d’une tunique rouge, accompagnait une jeune femme brune dont le capuchon bleu couvrait en partie le visage. Même ainsi, Anéros fut étonné de sa beauté ; il en fut frappé au cœur. La femme s’adressa à voix basse à son compagnon : « Fais attention, il a l’air– elle allait préciser sa pensée quand le cavalier l’interrompit brusquement, remarquant qu’Anéros les comprenait. Il pencha la tête vers Anéros et lui sourit, sans se départir d’une certaine gravité : « Salut à toi. Je m’appelle Philarès, et voici ma compagne Anastasie.
–M-mes hommages, Seigneur, répondit Anéros en proie à la panique. Mon nom est Anéros, pour vous servir », ajouta-t-il, regrettant immédiatement ses paroles, quand il vit un large sourire s’épanouir sur le visage de la jeune femme au capuchon. L’homme n’eut pas l’air de s’en rendre compte, et continua d’un ton imperturbable.
–Nous chevauchons depuis l’aube, et nous sommes fatigués. Dis-moi, la rivière est-elle encore loin ?
–Elle est tout près d’ici, Seigneur, répondit Anéros, en prenant vers l’Est.
–Je t’en prie, mon nom est Philarès, et je ne veux d’autre titre que celui de ton ami, répliqua le cavalier. Anéros rougit. Se tournant alors vers la jeune femme, il fut saisi une fois encore par sa beauté, et remarqua qu’elle riait doucement, sans qu’il en comprît la cause. La jeune femme s’adressa à son compagnon : « Avez-vous admiré les jolies fleurs qu’il a cueillies ? Il en a tant qu’il risque de tomber… », et elle désigna Anéros d’un signe de tête.
–En voulez-vous une, ma chère ? répondit le cavalier. Il se tourna vers Anéros : « Vous êtes bien sage de passer le jour à cueillir des fleurs. Pourrais-je en demander rien qu’une à votre bonté ? » Et il tendit la main vers Anéros qui dut faire deux pas vers lui et se hissa tant qu’il put pour lui donner une fleur à larges pétales bleus. « Car j’aime, moi aussi, à cueillir des fleurs pour les belles », poursuivit le cavalier en souriant, et il piqua directement la fleur pâle sur le corsage de sa compagne. « Bien ! Il nous faut repartir sans tarder, si nous voulons atteindre la rivière avant midi », conclut le cavalier dont les traits s’étaient durcis tout d’un coup. Anéros, en proie à la curiosité, s’enhardit jusqu’à poser une question : « Et vous, Seigneur, quand vous ne cueillez pas des fleurs, pourquoi parcourez-vous les bois et la prairie à cheval ?
–Je les parcours parce que je suis chasseur, et je tue les monstres qui infestent les bois ! », répondit le cavalier, et, cravachant sa monture, il partit au galop vers la forêt, suivi de la femme au capuchon qui riait aux éclats. Anéros resta un long moment immobile et silencieux, sidéré par la rencontre qu’il venait de faire. Il ne savait s’il était heureux ou malheureux de la scène qui venait de se produire.
Car les événements, pour Anéros, n’existaient qu’après qu’il les eût vécus, ils n’étaient qu’après avoir passé ; et jamais il n’était sûr ni du plaisir ni de la peine qu’après que le souvenir eût tout recouvert de son linceul. Il était heureux d’avoir rencontré un cavalier si noble et une dame si belle et de leur avoir parlé ; ces quelques mots échangés, cette langue retrouvée lui semblaient plus importants que toutes les fleurs qu’il rapportait dans sa grotte. Il souhaitait d’ailleurs les avoir toutes données à la dame. « C’est ce qu’un homme véritablement généreux, un galant homme, aurait fait », se disait-il. Mais quelques temps plus tard, il se rendit compte que le tremblement de sa jambe n’avait pas cessé ; qu’il était couvert de sueur, la gorge sèche, les yeux brûlants. Il comprit alors qu’il était habité par la peur ; le souvenir lui revint de sa posture, de ses paroles serviles. Il se rappelait la divine surprise de ce cavalier si formidable et terrifiant qui s’était révélé, contre toute attente, une présence amicale ; mais il hésitait, et les souvenirs se heurtaient en lui, quand à ses paroles graves et respectueuses il ajoutait le rire insolent de sa compagne. Oui, ce rire donnait un sens nouveau à la scène : on se moquait de lui ! Lui, Anéros, que ces beaux messieurs et ces belles amazones méprisaient en fait, dont ils avaient fait leur jouet, leur victime, sans même descendre de cheval, et qu’ils avaient amadoué pour lui prendre ses fleurs ! Il se jeta sur le sol froid de sa caverne et se livra à l’amertume, cherchant ce qu’il aurait dû faire, ou dire, quelle était sa faute, quel était donc le péché qu’il expiait par cette solitude, cette existence misérable. Et cette dernière phrase, brutale, jetée à sa face avant de partir au galop sans attendre de réponse : « Je suis chasseur et je tue les monstres qui infestent les bois » ? Était-ce bien les bois ou ces bois, prononcé en le regardant ? Anéros était secoué de spasmes en y repensant. Il tâchait d’éloigner de lui la douleur par le raisonnement. « Il tue les monstres, n’est-ce pas ? Or, il ne m’a pas tué, il ne m’a pas attaqué, que je sache, c’est donc qu’il ne me considère pas comme un monstre. Mais alors, pourquoi ce mot en me regardant ? Pourquoi ce rire, le rire odieux de cette femme ? ». Anéros hurla dans les ténèbres de sa caverne. Si je suis un monstre, que puis-je contre cela ? Existe -t-il un remède à cela ? Et qui décide ce qui est monstre et ce qui est animal ? Un juge existe-t-il qui peut le dire ? Anéros hurlait, seul dans les souterrains qu’il hantait depuis toujours, et il en venait à souhaiter que leurs murs se rapprochent et l’enserrent comme un cercueil de pierre.
Et quand la fatigue eut triomphé de la douleur, quand, haletant, il reprit ses esprits, une idée s’imposa : il allait se venger, oui, il se vengerait de ces deux êtres insensibles et cruels qui nourrissaient leur joie de ses souffrances. Il passa quelques jours dans un état second. Il dormait peu, ses nuits étaient peuplées de cauchemars. Dès le réveil, il était pris, saisi par le souvenir, tout entier livré à son obsession. Il errait dans les bois, un bâton à la main, frappant les arbustes, les souches, se retournant sans cesse, croyant voir le chasseur, entendant des bruits de sabot, des rires. Ses dents étaient serrées à tel point que sa bouche en devenait douloureuse et se mettait à saigner. Avec le temps, ses idées se précisèrent : Anéros résolut de retrouver ses bourreaux et, à la faveur d’un repas, de les empoisonner. « J’aurai la force de leur sourire, de les inviter, et si seulement je ne tremble pas, ils me croiront leur ami. Ou justement, au contraire : je serai humble, tremblant, comme la première fois, et ils ne se méfieront pas ».
Anéros avait quelque connaissance des simples. Il avait observé les fruits, les baies dont se détournaient les oiseaux, les plantes qui croissent dans l’air pestilentiel des marécages ; les champignons, les mousses qui empoisonnent l’ombre ; les reptiles et les insectes aux reflets dorés, aux couleurs trop vives, dont la séduction est mortelle.
Alors, par une nuit froide et claire, sous la pluie de cendres d’un rayon de lune, il mêla les principes, les sucs et les essences, et en tira un poison foudroyant. Il accompagna ses gestes d’un chant sourd et plaintif, venu du fond de son être, implorant les forces brutales de l’univers, les âmes de la nuit et de l’autre rive de la vie, les priant de l’assister dans sa vengeance et de châtier les méchants. Puis il sombra dans le sommeil. A son réveil, il ne souffrait plus. A la place du tourment, la résolution possédait son cœur, et il se mit à parcourir la montagne, la forêt et la prairie en tous sens à la recherche du chasseur et de sa dame. Il ne connut plus de repos dans l’ardeur de cette poursuite. Des jours, des semaines passèrent. La fin de l’été arriva, et avec elle la saison des orages. Anéros venait de connaître tous les stades de l’attente, de l’espoir au découragement. Devant la vanité de ses recherches, il en venait parfois à douter de la réalité de cette rencontre qui l’avait tant affecté. Les événements se mélangeaient, les contours des cavaliers se brouillaient, leurs paroles, tant de fois ressassées, devenaient un bruit confus dans son esprit. Mais soudain, par une après-midi longue et pesante, un violent orage éclata, et les vœux les plus chers d’Anéros se trouvèrent enfin exaucés.
Dans une étroite clairière, non loin de sa caverne, Anéros distingua deux silhouettes surprises par le déluge. La foudre était tombée non loin, faisant brûler un arbre mort et laissant planer sur les alentours une menace diffuse. Le cavalier Philarès et sa compagne Anastasie cherchaient à calmer leurs chevaux qui s’agitaient. Leurs vêtements trempés gênaient leurs mouvements et alourdissaient leur démarche. Le capuchon de la dame, l’espace d’un instant était tombé sur ses épaules, révélant son abondante chevelure noire, Anéros fut touché une fois encore par la beauté, par la pureté de son visage, et sur le point d’abandonner sa vengeance ; mais son rire lui revint en mémoire. Alors, dans la demi-pénombre de l’orage, il s’approcha du couple.
« M-mes Seigneurs, vous revoilà enfin ! ». Il s’inclina maladroitement, un rideau de pluie lui fouettant le visage. Tout était gris, et dansait devant ses yeux. « L’orage vous aura surpris en pleine forêt, messire, dit-il au cavalier qui se tournait vers lui, mais, heureusement, ma demeure n’est pas loin ! Je vous préparerai un humble repas, et vous pourrez vous délasser… » Le cavalier lui jeta un regard distrait : « Les chevaux ont peur de l’orage, ils sont difficiles à manier. Malheureusement, la route est encore longue », dit-il, sans préciser ses intentions. Anéros regretta sa précipitation. « Ai-je été trop familier ? se demanda-t-il. Il observa la dame, qui lui sembla en proie à la fatigue, et plus susceptible de l’écouter. Il tourna la chose autrement : « Je connais un endroit où vous pourrez vous abriter. Les chevaux seront au sec ». Cette fois, il eut l’impression d’avoir été entendu. La cavalière se tourna vers lui : « Est-ce loin d’ici ?
–Non madame, à quelques minutes, à peine. Je vais vous y conduire. » Il lut dans son regard qu’elle était soulagée, et jubila intérieurement. Ils se mirent en route et parvinrent à la caverne au bout d’un quart d’heure. Une fois les chevaux attachés, Anéros installa ses hôtes devant un grand feu et prit soin de les laisser seuls. Il lui semblait qu’ils devaient oublier qu’ils se trouvaient dans sa demeure, sans quoi ils resteraient sur leurs gardes. Anéros observait de loin leurs ombres onduler et se mêler sur la paroi de la grotte, suivant en cela l’inconstance des flammes. Pendant ce temps, il prit le poison qu’il avait préparé et le mélangea à un vin de racines. Anéros tendit un grand bol au cavalier, un gobelet à la dame. Ils les acceptèrent sans un mot, la cavalière lui adressant un léger signe de la tête. Et à sa joie indicible, ils burent tous deux le breuvage mortel.
Le feu crépitait, au-dehors l’orage grondait toujours, la fumée incommodait les voyageurs qui tentaient de la dissiper d’un mouvement de la main. Les sièges rustiques de la caverne leur semblaient inconfortables, et ils s’agitaient. Anéros observait le couple intensément, guettant le moindre signe de malaise, mais rien ne se produisait. Le vacarme de la pluie diminuait. Le cavalier finit par se lever : « Je crois que le vent est tombé, dit-il, je n’entends presque plus la pluie. Peut-être est-il temps d’y aller.
–Oui, voyons au moins ce qui nous attend dehors », acquiesça Anastasie. Anéros, effondré, ne savait que dire. Ils partaient, et il n’était pas vengé. Il sentait des larmes de rage et d’impuissance lui monter aux yeux. Il ne s’était rien produit. Ils lui échapperaient. Ils ne paieraient pas le prix de leur iniquité. Anéros en était réduit à chercher des yeux un ustensile quelconque pour menacer le cavalier, quand celui-ci fut pris d’une quinte de toux et se mit à vaciller. Il hoquetait, les yeux exorbités, le visage tirant sur le violet. Après quelques pas, il s’effondra sur le sol. Sa compagne se précipita vers lui, lui tenant la tête sans savoir que faire. Anéros vit la peur, l’incertitude et la tristesse se succéder dans son regard, puis elle aussi fut la proie de la toux et des étouffements. Anéros laissa le cavalier à l’agonie mais, de manière inexplicable, il se prit à souhaiter la guérison de la jeune femme qui râlait à présent sur le sol, à côté de lui. Il dégrafa le haut de sa robe, cherchant d’abord à faciliter sa respiration. Elle était plus belle encore qu’il ne l’avait cru. Puis, voyant que le poison continuait ses ravages, il se précipita dans la cuisine pour y chercher un antidote. Le cavalier fut pris de convulsions. Il mourut peu après. Anéros, occupé auprès d’Anastasie, réussit à desserrer ses mâchoires et à verser sur sa langue quelques gouttes de contre-poison. Les spasmes, les étouffements s’atténuèrent, et elle put respirer avec difficulté. Elle était inconsciente.
Anéros, dont l’esprit se perdait dans des transes contradictoires entre la joie de la mort de son ennemi et la peine qu’il éprouvait à présent pour la jeune femme, entreprit de se débarrasser du corps de Philarès le chasseur. Tout un jour, il lui édifia un bûcher et le brûla. Il détacha les deux chevaux qui s’enfuirent. Anastasie survécut, mais ne se réveilla pas. Elle continuait de râler sur un pauvre lit de branchages, entre la vie et les ténèbres. Anéros la veilla des jours et des nuits durant, espérant toujours en sa guérison. Mais à mesure que le temps passait, il prit la mesure de l’inanité de ses efforts. En effet, la belle cavalière avait perdu ses cheveux noirs, tandis que la peau de son visage et de ses mains se flétrissait, prenant une teinte grisâtre. Ses yeux, quand ils s’ouvraient, étaient semblables à deux braises rouges qui roulaient dans leurs orbites sans rien distinguer. Son corps, gracieux et sculptural autrefois, n’était plus qu’une ombre squelettique, tordue, une caricature grotesque entre l’homme et l’animal. Anéros en vint à espérer que cet être pitoyable s’éteindrait de lui-même.
Enfin, n’y tenant plus, incapable de contempler ni son œuvre ni sa propre existence, il quitta sa caverne et se jeta du haut d’une falaise, tombant dans une gorge où ses os se brisèrent. Seuls de gros vers blancs et un nuage de mouches recouvrirent son cadavre, mettant fin à l’énigme qui avait pour nom Anéros.
Et dans la caverne, après un sommeil pareil au feu de l’enfer, une créature étrange se réveilla, qui ressemblait à un homme, ou plutôt à une femme, frêle, à la peau grise, au visage semé de rides et mangé par deux yeux rouges. Elle ne savait qui elle était, ni d’où elle venait, et n’aurait pu se décrire elle-même.
