« La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel. »
La Vie de Rancé (1844) est le dernier ouvrage de Chateaubriand : écrit comme un acte de pénitence, sur la suggestion de son confesseur, c’est donc une biographie de Rancé (1626-1700), un aristocrate qui, dégoûté de sa jeunesse tumulteuse, entreprit de relever l’abbaye de la Trappe en renouant avec les premiers âges du monachisme. Ses retraites solitaires et silencieuses connurent une vogue importante à Versailles (Saint-Simon comptait parmi ses amis et le mentionne dans un fameux passage de ses Mémoires). Elles représentaient sans doute un remède à la vanité des ambitions et de l’étiquette de la Cour et forment, avec l’image du Solitaire, le parfait contre-point à la figure du Roi-Soleil. Elles plaisaient peut-être aussi à des courtisans qui, passés de Corneille à Racine, pensaient la vie d’abord comme un combat intérieur où l’on cherche à triompher de soi-même : « Le siècle de Louis XIV ne négligeait aucune grandeur ; il s’associait aux victoires d’un reclus comme aux victoires d’un capitaine : Rocroi pour ce siècle était partout ».
Ce parcours spirituel, une jeunesse passée dans les salons précieux, un âge mûr qui s’éloigne des passions et se prépare à la mort ont visiblement touché Chateaubriand qui s’avère ici encore un moraliste solide et un styliste hors-pair.
