L’Histoire amoureuse des Gaules (Bussy-Rabutin)

Soldat, bel esprit, Roger de Rabutin, comte de Bussy, cousin de la marquise de Sévigné, intime du Grand Condé et de Saint-Évremond, appartient à cette génération d’écrivains turbulents qui s’est épanouie au début du règne de Louis XIV, quelque part entre La Rochefoucauld, le cardinal de Retz et Tallemant des Réaux. Il écrit l’Histoire amoureuse des Gaules en 1660, pour se délasser, amuser sa maîtresse et « le montrer à quelques-uns de mes bons amis, leur donner du plaisir et m’attirer de leur part quelque louange de bien écrire ». Le résultat de ses efforts est un court roman, basé sur des anecdotes réelles, une satire mordante, un livre perfide et réjouissant. Le manuscrit, bientôt copié malgré les réserves de l’auteur, se met à circuler. Le succès de scandale est immédiat. Malheureusement pour l’auteur, le livre parvient jusqu’au roi, qui y voit, peut-être à juste titre, un manque de respect envers sa personne et la famille royale. Bussy est enfermé treize mois à la Bastille avant d’être exilé sur ses terres. Il ne reviendra jamais de cette disgrâce.

Il est difficile pour le lecteur d’aujourd’hui de s’assurer de ce qui était ou non dans le manuscrit original de Bussy, auquel des interpolations de plus en plus insultantes ont été ajoutées au fur et à mesure des copies. Le livre, dans l’état où il nous est parvenu, se présente comme un recueil de cinq histoires liées entre elles, un petit roman à clefs qui se moque des aventures galantes de ses contemporains, mêlé à des épisodes inspirés du Satiricon de Pétrone. Centrés sur des femmes de la Cour qui multiplient les aventures et font payer leurs faveurs, ces récits décrivent avec humour et lucidité un monde où les discours sont précieux mais la conduite brutale. Toutes ces intrigues sont amusantes à suivre et les messages ou les lettres qui en rythment la progression particulièrement bien tournés, ce qui n’est pas sans rappeler le plaisir qu’on peut trouver aux Liaisons Dangereuses. L’analyse du sentiment amoureux et de toutes ses variations peut bien rivaliser avec La Princesse de Clèves, tandis que ces liaisons indéfiniment reprises et rompues sur fond de guerre civile forment un reflet exact des intrigues politiques et militaires de la Fronde telles que les décrit le cardinal de Retz dans ses Mémoires, où tout le monde joue double ou triple jeu.

On parcourt donc avec plaisir ce petit livre, dans lequel l’auteur a recherché avant tout la vérité psychologique et la pureté du style, même s’il confessa, une fois emprisonné, qu’il n’avait pu s’empêcher dans son élan de « couper la gorge à des gens qui ne [lui] avaient jamais fait de mal ».

A lire, ne serait-ce que pour sa plus fameuse victime, la marquise de Sévigné, dont le portrait est particulièrement réussi.

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